«Les maisons d'édition fonctionnent comme des monarchies»

LITTERATURE Dans son roman «J'aurais voulu être éditeur», Claude Durand, qui a été l'éditeur des plus grands écrivains, de Garcia Marquez à Soljenitsyne, raconte le petit monde aristocratique et parfois corrompu de l'édition...

Charlotte Pudlowski

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Vous faites preuve de beaucoup d'humour dans ce livre et pourtant c'est un peu triste, ce petit monde qui fonctionne comme une monarchie et se nourrit d'hypocrisie?
Je crois foncièrement que la plupart des maisons d'éditions fonctionnent effectivement comme des monarchies, plus ou moins éclairées. Moi même j'ai fonctionné comme ça. C'est un peu normal que ce ne soit pas toujours démocratique: les choix éditoriaux correspondent à des jugements personnels, subjectifs. Ce qui est moins normal, c'est que les neveux de directeurs de journaux, d'hommes politiques, qui avaient raté leur bac et n'avaient rien à faire, soient fourrés comme adjoints à tel et tels postes. Dès que je suis rentré dans ce métier j'ai vu que le piston fonctionnait pas mal. Mais je voulais faire une sorte de roman picaresque avec un jeune garçon intello précaire comme on en voit beaucoup. Si j'avais procédé autrement je serais tombé dans le genre des confessions. C'est une fiction, un roman, pas des mémoires.

On entend beaucoup dire que le monde de l'édition est très en cheville avec les médias, très hypocrite: est-ce que ce n'est pas le cas de beaucoup les milieux, le milieu littéraire compte seulement de belles plumes pour le raconter?
C'est vrai, c'est aussi le cas des milieux politiques, industriels. Mais c'est d'autant plus vrai dans l'édition que beaucoup de gens qui y travaillent sont multicartes: ils sont romanciers et essayistes, chroniqueurs, commentatateurs à la radio. Il y a d'autant plus d'interpénétration.

Vous racontez dans le roman, comment une maison d'édition d'apprête à faire croire qu'un écrivain est mourrant, pour mieux le resusciter ensuite dans les médias, et le rendre plus intéressant pour les journalistes. Vous avez vu ou vous même organisé ce genre de campagne de communication?

Je n'ai pas organisé ça, mais j'ai assisté à des choses voisines: on fait courir un bruit, tout à fait étranger à la valeur de l'oeuvre à promouvoir. On prend une question accessoires et on en fait quelque chose. L'anecdote inventée est tout à fait plausible. On peut présenter un auteur comme subclaquant; il a une migraine on en fait un truc cardiaque, on le fait pour promouvoir un auteur qui ne va pas marcher sans ça.

Vous vouliez dénoncer une certaine façon d'être du monde de l'édition, ou simplement en rire?
Je n'ai jamais mâché mes mots pour raconter la corruption du système des prix en France, pour dire ce qui n'allait pas avec la rentrée littéraire... Là je voulais faire rire, après un demi siècle de carrière, c'est un tournant dans ma vie, je prends une semi-retraite. Je ne voulais pas partir sur des couronnes de fleurs lancées à tout le monde, mais montrer que je suis de très bonne humeur.

Donc vous n'êtes pas pessimiste sur l'avenir de l'édition?
Je n'ai pas le syndrome «belle époque»: je suis très confiant du point de vue du personnel éditorial parce que les générations qui me suivent comptent beaucoup de personnalités très douées comme Olivier Cohen, Philippe Ray, Beccaria, Odile Jacob. Je les connais bien, ils sont passés à côté de moi dans diverses maisons. Je suis aussi très confiant parce que je pense que les nouvelles technologies vont permettre des choses que l'on ne soupçonne pas. Il y a encore un quart de siècle, la fabrication d'un livre était quelque chose de très lourd, très coûteux. Il y a eu l'informatique depuis, qui a facilité le processus d'impression. Et puis le net, l'ipad ne changent ps fondamentalement notre métier: nous travaillons pour diffuser des oeuvres, pas seulement du papier. Mais ce sont des outils qui ouvrent de nouvelles perspectives. Par exemple, les garçons lisent un peu moins que les filles, mais ils y reviennent avec les outils technologiques, ils téléchargent des livres. L'évolution technique élargit le champ de création et ça c'est une très bonne nouvelle.

L'un de vos personnages demande pourtant dans le roman: «Persistez-vous à penser qu’à vouloir descendre aussi bas que les autres médias, la littérature est sûre de perdre contre eux la bataille?» C'est bien une inquiétude?
Oui je pense que c'est une vraie question. Est-ce que l'amour de l'art est quelque chose qui progresse ou qui s'abâtardit? Le rôle des acteurs culturels dans ce pays est important et je crains que si une activité comme l'édition veut battre à plates coutures les autres médias par une recherche d'audimat littéraire, elle perdra alors son existence. Les autres médias sont asservis par la pub. L'édition a le formidable avantage de ne pas avoir d'obligation liée à un support publicitaire. Pas encore en tous cas. Elle doit être une sorte de contre pouvoir dans la course à la médiocrité.

Est-ce que c'est le genre de livres que l'on ne peut écrire qu'à l'âge que vous avez, pas pendant sa carrière d'éditeur?
Oui certainement. D'abord parce que j'ai toujours pensé qu'il fallait choisir entre le métier d'éditeur et celui d'écrivain, parce que le métier d'éditeur est un métier altruiste, il faut se mettre dans l'écriture des autres, dans leur manière. Le métier d'écrivain doit être égocentrique, l'artiste doit penser à ce qu'il fait. Il y a donc une forme d'incompatibilité, même si certains confrères qui font les deux y réussissent. L'ironie que je manifeste ne peut pas plaire à ceux qui pourraient se sentir visés. Mais c'est quelque chose qu'on ne peut écrire que quand on fait un certain bilan.