Robert Crumb essaie-t-il d'expier ses péchés?

BD Zoom sur l'un des livres les plus attendus du moment...

Olivier Mimran

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Autoportrait de Robert Crumb
Autoportrait de Robert Crumb — DR

Et l’un des plus déconcertants aussi: Robert Crumb, le «pape» de l’underground new-yorkais des années 60/70, illustre le premier livre de la Bible dans La Genèse (éd. Denoel Graphic).



La lecture de ce pavé de 220 pages suscitera plusieurs types de réactions:

  • l’admiration chez ceux qui ne connaissent pas Crumb, et qui y verront l’illustration magnifique, mais convenue, d’un texte sacré (les dessins sont proches de la gravure et perpétuent une certaine tradition de l’iconographie religieuse, à la façon d’un Dürer ou d’un Gustave Doré);
  • la perplexité chez ceux qui ne connaissent ni Crumb, ni n’ont lu la Genèse, et qui s’ennuieront ferme dès la seconde page;
  • l’enthousiasme chez les fans de Crumb, pour lesquels le fond importe moins que la forme;
  • et enfin le désappointement pour les fans de Crumb qui admirent autant l’auteur pour ce qu’il a réalisé que pour ce qu’il représente.



A l’attention de tou(te)s, il convient donc de rappeler que Robert Crumb est un dessinateur de BD américain né en 1943 et universellement reconnu comme la figure de proue du comix underground. Débarqué à San-Francisco alors que le mouvement hippie battait son plein, Crumb se lance dans la BD dès 1967 et devient vite, à force de récits très «libérés» et d’illustrations explicites, le chef de file d’une école dont se réclame, aujourd’hui encore, la scène BD indépendante aux USA. De Mr Natural à Fritz the cat, Snoid ou Big Yum Yum, Crumb n’a de cesse d’explorer, avec crudité, les travers les moins avouables de ses contemporains…

Aucune transgression


On peut donc légitimement se demander ce qui a pu pousser l’artiste (qui a été sacré Grand prix d’Angoulême en 1999) à se lancer dans une aventure aussi casse-gueule… Lorsqu’il prévenait à l’envi qu’illustrer la Bible lui était «un enfer», on imaginait que dessiner des images pieuses à longueur de journée devait l’assommer, et qu’il se débrouillerait pour les pimenter d’un peu de sexe, en tout cas d’une bonne dose de subversion.



C’est tout le contraire: son travail apparaît très respectueux, très conventionnel. Aucun soupçon de transgression dans ses magnifiques planches, pas le moindre commencement d’ironie ou de mépris. Rien.



Et c’est bien là le problème: on se demande où est passé l’auteur dans ce travail admirable mais absolument dénué de personnalité. N’eut été la grâce de son trait, le livre tomberait des mains de la plupart des lecteurs – catholiques fondamentalistes exceptés.

Si le texte flamboyant auquel il s’est frotté est éternel, Crumb a manifestement vieilli. Et les fans de la première heure - parmi lesquels votre serviteur - prennent du coup, eux aussi, quelques rides d’amertume supplémentaires…