règlements de comptes à coups de pinceaux

Benjamin Chapon Photos : Sébastien Ortola

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Durant la seconde moitié du XVIe siècle, Venise a été le théâtre d'un affrontement titanesque entre trois géants de la peinture : Titien, Véronèse et Tintoret. Un espace-temps propice à « un foisonnement artistique extraordinaire né d'une noble rivalité », explique Jean Habert, commissaire de l'exposition que le Louvre consacre à ces trois peintres. Il y a d'abord Titien, l'aîné, le maître absolu, qui inspira Véronèse, le champion des couleurs, et Tintoret, l'as des contrastes.

Portraits, grands nus féminins ou scènes bibliques, les trois maîtres se sont affrontés sur ces différents terrains. Expérimentant l'art du reflet, inventant le clair-obscur monumental, osant glisser du symbolisme au naturalisme... Bien sûr, ces « audaces » peuvent sembler bien datées pour un oeil contemporain. Néanmoins, l'exposition passionne par sa mise en scène rigoureuse de la lutte entre trois génies. Les portraits, un genre très codifié, montrent à quel point ils se sont inspirés les uns les autres, voire copiés. « Au point qu'on a longtemps mal attribué la paternité de ces toiles », déplore Jean Habert. Les trois peintres se sont aussi mesurés sur le terrain des thèmes sacrés, introduisant du profane dans des scènes bibliques. Un chien par-ci, un enfant par-là, ou même des anachronismes flagrants : une famille vénitienne du XVIe siècle attablée avec le Christ... Véronèse a dû s'expliquer devant la Sainte Inquisition qui lui cherchait des noises à propos de ces licences. La réponse du peintre est restée célèbre : « S'il reste de l'espace dans un tableau, je l'orne selon mon imagination. Nous, les peintres, nous accordons la licence que s'accordent les poètes et les fous. » Rivaux dans l'inventivité, Titien, Tintoret et Véronèse l'étaient aussi lors des concours (appel d'offres public de l'époque) lancés par les églises ou les doges pour des réalisations grandioses... et très rémunératrices. L'exposition glisse sur ces épisodes peu reluisants où les coups bas étaient de rigueur.

Plus intéressante, une salle entière est consacrée à des représentations de saint Jérôme où les artistes rivalisent d'expressivité. « On remarque que Titien, alors au sommet de son art de la peinture par taches, s'identifie au saint, un vieillard qui cherche l'espoir », explique Jean Habert. Mais les trois aspiraient à la même chose, l'immortalité. » W