Daniel Kaplan: «Hadopi 2 montre que l'industrie musicale en est réduite à se battre contre ses clients»

INTERVIEW Le directeur général de la Fing (fondation Internet nouvelle génération) décrypte les enjeux d'Hadopi 2, de l'industrie de la musique, et de l'exposition des internautes sur les réseaux sociaux...

Recueilli par Alice Antheaume

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Un internaute sur le point d'acheter de la musique sur un site de téléchargement légal
Un internaute sur le point d'acheter de la musique sur un site de téléchargement légal — REUTERS/Kiyoshi Ota
Hadopi 2 va être examiné à l’Assemblée nationale les 21, 22 et 23 juillet. Que pensez-vous de cette loi?
Le monde de la production culturelle (musique, cinéma, etc) continue à penser comme une industrie classique: elle voit le produit comme un produit qui doit se vendre à l’unité. Or avec l’évolution de la technique et des pratiques des utilisateurs, l’œuvre devient quelque chose de dilué, qui se dissout dans le flux, se segmente dans les playlists. La musique est devenue interchangeable, et c’est l’industrie musicale qui en est responsable.

En quoi est-elle responsable?

Parce qu’elle a créé une bonne partie de ces artistes avec des logiciels marketing, qui règlent la tonalité et le timbre de la voix censés plaire au plus grand nombre. Fabriquer du succès sur ces bases-là, cela participe de la banalisation des droits d’auteur.

L’autre point dont l’industrie du disque est responsable, c’est de ne pas comprendre une équation économique pourtant simple. Avec les nouvelles conditions de production et de diffusion, quand un bien ne coûte rien à dupliquer, sa valeur approche de zéro. Il faut donc changer de modèle économique. Car si une industrie en est réduite à se battre contre ses clients, c’est qu’elle a un problème de fond.

La loi Hadopi 2 va-t-elle régler ce problème de fond selon vous?
Non, Hadopi 2 sort des armes de destruction massive. Certes les revenus générés par les ventes de musique ne sont plus suffisants pour permettre à ces industries de prendre des risques créatifs, mais considérer que défendre les droits d’auteur impose de surveiller les ordinateurs et de leur coller des mouchards, c’est une folie. On crée un précédent dont les défenseurs de la loi ne seront pas fiers dans quelques années. Car une fois que, pour le droit d’auteur, on a le droit de couper l’accès à Internet des citoyens, on pourra couper cet accès pour d’autres raisons.

La Fing a mené une étude intitulée «sociogeek» pour mesurer «l’impudeur» des internautes sur les réseaux sociaux. Qu’en retenir?
Nombreux sont ceux qui ne dévoilent presque rien en ligne, ou alors seulement des éléments qu’ils montrent sur leur guéridon, comme des photos de mariage. Pour les autres, l’indécence est surtout corporelle. Il y a des internautes vulnérables — souvent des ados, qui se montrent nus ou ivres en soirées sur Facebook.

Mais il y en a aussi qui pensent leur dévoilement. Un fêtard ou un militant politique, par exemple, peut choisir de mettre en scène sa facette festive ou politique sur un réseau social. Dans ce cas, c’est théâtralisé et revendiqué.

Facebook demande de toute façon à ses membres d’indiquer ses orientations sexuelles et/ou politique...

Oui, mais ils ne sont pas obligés de remplir ces cases. A mon avis, sur ces points, Facebook franchit la ligne rouge car ce sont des éléments discriminants. Sauf qu’un homosexuel pourra avoir envie de trouver une communauté d’homosexuels par ce biais, trouvant ainsi dans Facebook une valeur ajoutée. Il faut dire que la plupart des utilisateurs de Facebook se mettent en relation avec des gens qui leur ressemblent, et cette ressemblance est souvent déterminée par les goûts culturels, notamment leurs livres préférés. Les mécanismes de reproduction sociale se retrouvent donc en ligne.

A l’inverse, une autre catégorie - notamment des employés qui ont moins de capital social dans la vraie vie - se sert de Facebook comme outil d’élargissement social. Ce qui leur permet d’élargir leur spectre de connaissances, s’ils sont dans une stratégie de conquête.

Est-ce que les gens savent ce qu’ils font en ligne?

C’est une question majeure. En général, oui, ils le savent. Dans la vie réelle, on a intégré des milliards de codes: payer en cash ou payer par carte bleue, s’habiller comme ceci ou comme cela en fonction de la météo et des rendez-vous que l’on a. En ligne, on n’a pas encore tous ces codes. En attendant, certains se débrouillent mieux que d’autres pour gérer leur identité.