« Chut, si tu dis "sida", tu vas mourir ! »

À Phnom Penh, Corinne Callebaut

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« J'ai marché pendant quatre heures pour arriver jusqu'à l'hôpital.

Il ne me reste plus beaucoup de jours à vivre alors j'ai préféré venir ici, parce que les personnes de l'association sont là. Elles ne me laisseront pas mourir tout seul. » A 36 ans, Bun Chan n'a plus que la peau sur les os. Atteint du sida depuis quinze ans et de la tuberculose depuis peu, il attend son heure, serein. A son chevet, Maradeth sourit. Elle a l'habitude. Voilà trois ans qu'elle travaille pour l'Association des utilisateurs d'antirétroviraux (AUA), à l'hôpital Khmer-Soviet Friendship Hospital, de Phnom Penh, la capitale du Cambodge.

Dans ce petit royaume de 14 millions d'habitants, coincé entre la Thaïlande et le Laos, 75 000 personnes sont contaminées, un fléau aggravé par l'ignorance et l'isolement. « Séropositif, ici, signifie être montré du doigt, banni de la société. Vous n'avez plus de proches, plus d'enfants, de femme ou de mari, tout le monde vous tourne le dos, explique Maradeth sans se départir de son sourire. Or, sans bon moral, la maladie s'aggrave vite. » Et elle sait de quoi elle parle, car voici dix ans qu'elle vit avec la maladie.

Au rez-de-chaussée, Saluth Nhem anime, de son côté, un groupe de parole. Six personnes sont venues aujourd'hui pour lui poser des questions sur la maladie : « Est-ce que je peux avoir des enfants », s'inquiète Sokhan, une jeune femme de 24 ans. « Combien de fois je peux réutiliser la capote ? », demande quant à lui, Narout, guère plus âgé. « Les questions peuvent paraître naïves, explique Saluth, mais au Cambodge, la majorité des gens ne savent ni lire ni écrire, alors ils n'ont accès à aucune information. Certains pensent même qu'en disant le mot "sida" ils vont l'attraper ! »

La parole, l'écoute et le soutien. Depuis toujours, ces trois termes sont le ciment de cette association. Née en 2001, elle prend racine sous un arbre de l'hôpital où une femme vient pleurer son mari défunt et la nouvelle de sa propre séropositivité. Désemparée, elle veut mourir, mais trouve consolation auprès d'autres Khmers dans la même situation. A l'époque, on parle peu du sida et aucune structure n'existe dans le pays, classé parmi les plus pauvres du monde. Alors le petit groupe, soudé par la souffrance, décide de se retrouver tous les jours sous cet arbre, pour se soutenir. « Parce qu'ensemble, on est plus fort », relève Chhoeurn Chhan, chef de projet de l'AUA. La suite ressemble à un joli conte. Avec une bonne fée passant là, sous les traits de Médecins sans frontières, qui offre en 2002 son aide technique et financière pour transformer le petit groupe en association.

Aujourd'hui, AUA compte 20 salariés, dont une grande partie de séropositifs, et aide plus de 4 000 malades. Elle peut en outre s'appuyer sur plus de 1 000 membres actifs, qui assistent eux-mêmes d'autres séropositifs créant ainsi une chaîne très solidaire. « Nos missions vont du simple groupe de parole, au soutien psychologique, en passant par des conseils juridiques, explique Chhoeurn. Nous avons aussi ouvert un centre en province et effectuons des allers-retours pour qu'il y ait toujours une présence. » Des actions d'autant plus remarquables qu'au Cambodge, se soucier de la collectivité est une entreprise rarissime.

Aidée par Solidarité Sida à hauteur de 10 000 eur par an, AUA touche aussi les fonds d'autres associations internationales. Ainsi, en 2009, le budget total s'est élevé à environ 80 000 eur qui servent à payer les salaires, les déplacements et à donner cinq dollars à la famille des membres défunts. Une somme qui, dans un pays où la plupart des habitants vivent avec moins d'un dollar par jour, apparaît comme un véritable trésor. « Nous aimerions faire plus », regrette Chhoeurn. L'espoir fait vivre et AUA fait vivre l'espoir chaque jour. Reste à espérer que le manque de moyens ne transforme pas le conditionnel en passé. W