Comment faire le deuil d'une légende vivante

Benjamin Chapon

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« Je n'arrive toujours pas à pleurer, je ne peux pas y croire. » Ce fan américain incrédule, entouré d'une foule émue sur le Hollywood Walk of Fame, participe pourtant à un deuil planétaire. La mort, jeudi soir, de la plus grande star du monde a provoqué un tsunami émotionnel, aussi complexe et contradictoire que fut la vie du légendaire artiste à la personnalité mystérieuse.

Dans la spontanéité de leur peine, les fans ont eu des réactions moins lacrymales et désespérées que ne laissait présager la passion que la star suscitait de son vivant. A l'annonce officielle du décès, alors que Jermaine, frère de Michael Jackson, dit son chagrin, dehors, aux abords de l'hôpital UCLA, des groupies chantent et dansent. A New York, la communauté afro-américaine se retrouve à Harlem, près de l'Apollo Theater où les Jackson 5 firent leurs débuts. Là encore pour chanter, toute la nuit. En France, vendredi matin, des employés de bureau se branchent sur Deezer à la recherche de leurs tubes fétiches et en font profiter leurs collègues. A Paris, plusieurs personnes « sonorisent » leurs rues et des pistes de danse improvisées voient des quidams démontrer leur science approximative du « Moonwalk ». Le soir, sur le parvis de Notre-Dame, une fan explique cette joie apparente par « un respect vis-à-vis du message de joie et d'amour que Michael Jackson cherchait à véhiculer à travers ses chansons ».

Sur Internet, la fréquentation des sites d'information a augmenté de 50 % et les commentaires de 200 %. Sur les réseaux sociaux ou le site de micro-blogging Twitter, les « RIP MJ » se multiplient. Dès l'annonce du décès, 15 % des « twitts » concernent le chanteur, alors que la crise en Iran n'a jamais dépassé les 5 %. En cela, la mort de l'artiste est l'un des premiers événements au retentissement mondial dont l'impact émotionnel immédiat a pu être mesuré.

Le lendemain, alors que les fleurs et les peluches s'amoncellent sur les grilles des demeures de la star, les magasins de disques et sites de vente en ligne sont assaillis. Beaucoup s'aperçoivent qu'ils n'ont l'album Off the Wall qu'en cassette. Et qu'ils n'ont plus de magnétophone...

Les hommages prennent de l'ampleur et les « nécros » se multiplient. On revoit un enfant star mais malheureux, un génie de la musique, un danseur inégalable, puis un « freak » en décalage avec le monde. Sont passés sous silence les soupçons de pédophilie et comment le « Roi de la pop » a oeuvré pour écrire sa légende. Tout juste parle-t-on d'une « étrangeté » pour aborder ses rapports malsains avec les enfants. Et très vite, le trop-plein médiatique fait tourner en boucle les mêmes images d'archives.

Les fans, eux, s'organisent pour rendre hommage à leur idole. Si, sous la tour Eiffel, ce qui devait être le plus grand « Moonwalk » du monde fait un flop, des initiatives originales fleurissent. Aux Philippines, des prisonniers ont recréé la chorégraphie de Thriller. En Argentine, des dizaines de fans déguisés comme Michael Jackson à différentes époques de sa carrière ont retracé sa vie à la façon d'une crèche vivante. En Finlande, un immense choeur amateur a investi la gare principale d'Helsinki pour chanter l'album Thriller en intégralité. Au Japon, un fan-club a organisé un concours de sosies nippons...

Michael Jackson ne peut pas mourir. Bien sûr. Pourtant, d'ici à quelques jours, le temps que le clan Jackson accorde ses violons, le monde enterrera l'une de ses plus invraisemblables légendes. Comment ? Dans un faste pharaonique ? L'artiste s'était déjà fait ériger plusieurs statues de son vivant. Dans l'intimité ? De quoi alimenter les rumeurs les plus folles qui courent déjà.

Un blogueur a ainsi mesuré la taille du corps évacué de l'hôpital d'après les images de télévision. Et selon lui, il ne s'agit pas du corps de Michael Jackson, qui était bien plus grand. Evidemment, plusieurs fans échafaudent des théories d'une fuite de leur idole dans un lieu désert. Sans doute pour rejoindre d'autres grands disparus, Elvis Presley ou Marilyn Monroe. On parle moins d'une île dans le Pacifique que d'une station orbitale privée ou d'une écosphère souterraine en Arctique... Moins farfelues mais participant d'un même déni, des hypothèses jaillissent sur les causes de la mort du chanteur. Ressortent aussi des épisodes méconnus dont le récit donne un regard neuf sur la vie de Michael Jackson. Par exemple, un promoteur de concerts rappelle comment il réunit les Jackson 5 pour un concert événement... le 10 septembre 2001. Le lendemain, les attentats à New York éclipsèrent l'hypothèse d'une reformation du groupe.

Légende de son vivant, Michael Jackson ne peut pas mourir. Bien sûr. Pourtant, il est mort.