« Le français est plus bavard que l'anglais »

Karine Papillaud

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Pourquoi vous êtes-vous acharné à traduire ce roman en vers sorti en 1986 aux Etats-Unis ?

J'aime les textes à contraintes, et la perspective d'écrire 8 316 alexandrins m'a paru éminemment attrayante. Le modèle de Vikram Seth est le roman en vers Eugène Onéguine, de Pouchkine. Ce genre est assez rare en français, l'expérience m'a donc semblé indispensable.

Pourquoi les vers n'ont-ils pas le même nombre de pieds en VO et en VF ?

A l'origine, ce sont des octosyllabes [des vers de huit pieds]. Mais dès qu'on passe de l'anglais au français, on doit faire avec ce que les linguistes appellent le coefficient de foisonnement, c'est-à-dire le fait que le français est un peu plus bavard. Le décasyllabe [dix pieds] aurait été un peu rude au niveau des césures. L'alexandrin [douze pieds] offre un meilleur équilibre entre forme poétique et contenu narratif. En plus, j'ai douze doigts. C'était donc plus simple pour compter les pieds de chaque vers.

En moyenne, la traduction d'un livre requiert combien de temps ?

Le temps que vous donne l'éditeur, mais il est dangereux de faire plus de quarante feuillets par jour, sous peine de bâcler. Les qualités d'un traducteur sont la constance, l'empathie et l'instinct - et des nuits de cinq heures. La traduction du texte s'est étalée sur cinq à six ans, souvent interrompue par d'autres travaux.

Ce roman est-il une curiosité pour sa performance, ou un genre qui pourrait se développer ?

The Golden Gate s'est vendu à plus de cent mille exemplaires aux Etats-Unis, donc tous les espoirs sont permis...

Pourquoi signez-vous vos traductions « Claro » ?

C'est un mot d'espéranto qui veut dire « doux dingue ». ■Claro vient de publier Le Clavier cannibale (Ed. Inculte), un recueil de textes sur la traduction, qui dissèque avec humour quelques mécanismes de l'édition française.