YSL-Bergé: une vente exceptionnelle dans un marché toujours morose

CULTURE Elle a recueilli 206 millions d'euros dès le premier jour de vente...

Sandrine Cochard

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La vente de la collection rassemblée pendant 50 ans par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé est devenue, dès le premier soir d'enchères lundi soir, la plus importante dispersion d'une collection privée au monde, avec plusieurs records à la clé pour des artistes modernes.
La vente de la collection rassemblée pendant 50 ans par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé est devenue, dès le premier soir d'enchères lundi soir, la plus importante dispersion d'une collection privée au monde, avec plusieurs records à la clé pour des artistes modernes. — Patrick Kovarik AFP

L’effervescence promise a bien eu lieu, lundi, lors de la première journée d’enchères dédiée à la collection d’art rassemblée pendant 50 ans par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. Avec 206 millions d’euros récoltés en moins de trois heures de vente, cette collection privée établit déjà un nouveau record, alors que les enchères se poursuivront mardi et mercredi, sous la nef du Grand Palais, à Paris.

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Ce succès financier est-il révélateur d’un marché de l’art redynamisé? «Lorsque l’on parle de marché de l’art, on fait référence aux œuvres contemporaines. Or cette vente propose des œuvres classiques et modernes, des valeurs sûres dont la rareté et le pedigree assurent le succès des ventes explique à 20minutes.fr Judith Benhamou-Huet, spécialiste du marché de l’art et journaliste pour «Le Point» et «Les Echos». Je ne suis pas du tout surprise par les records de cette vente. L’art moderne n’est pas menacé, comme l’avait déjà prouvé la vente d’un dessin de Georges Seurat pour 5 millions d’euros (le 3 décembre dernier, ndlr).»
 
Records en série
 
Certaines pièces se sont arrachées au prix fort. Ainsi le tableau «Les coucous, tapis bleu et rose» de Matisse, vendu 36 millions d'euros. Une sculpture du Roumain Constantin Brancusi, «Madame L.R», a été adjugée à 26 millions d’euros (hors frais) et un flacon de parfum dans sa boîte en carton détourné par Marcel Duchamp est parti à 7,9 millions.  Record également pour Piet Mondrian («Composition avec bleu, rouge, jaune et noir») à 19,2 millions et James Ensor («Le désespoir de Pierrot») à 4,4 millions.
 
L'Etat français a également profité de cette vente en préemptant trois oeuvres: le centre Pompidou a acquis pour 9,8 millions d’euros un tableau de Giorgio de Chirico, «Il ritornante», une somme record, et le musée d'Orsay a acheté un tableau d'Edouard Vuillard («Les Lilas», 320.000 euros) et un autre de Ensor («Au conservatoire», 480.000 euros).
 
Un Picasso au placard
 
Une œuvre majeure de la vente n’a pourtant pas trouvé preneur. Estimée à 25 millions d’euros, la toile «Instruments de musique sur un guéridon» n’a pas été vendue malgré les 21 millions d’euros proposés par un enchérisseur, la somme restant en deçà du prix minimum, fixé à 38 millions d’euros selon «Libération».

«Le prix de réserve est le résultat d’un accord entre le vendeur et la maison de vente», a-t-on expliqué chez Christies. Pour Judith Benhamou-Huet, le prix, surestimé, n’est pas le seul problème. «Ce tableau avait déjà été proposé à la vente, il ne s’agit donc pas d’une pièce neuve, souligne-t-elle. En plus, il s’agit d’une œuvre difficile car très intellectuelle. A la différence du Matisse, qui reste très beau même si on ne comprend rien à la peinture, le Picasso n’est pas accessible à tous.»

Beaucoup de curieux mais peu d’acheteurs
 
Les collectionneurs semblent également moins nombreux. Si les quelque 1.200 places prévus au Grand Palais ont été pris d'assaut, seuls 50 enchérisseurs se sont battus pour les lots les plus prestigieux présentés lundi. Soit 12 fois moins que les six cents acheteurs potentiels qui avaient été conviés à une visite de l'appartement parisien d'Yves Saint Laurent avant que les objets ne soient déplacés.

«L’art a toujours concerné un cercle restreint car les personnes capables de mettre 30 millions d’euros pour un tableau ne sont pas nombreuses, note Judith Benhamou-Huet. Les collectionneurs présents à la vente, lundi, sont des gens familiers du marché que l’on croise depuis plusieurs années dans les salles de vente. Ce ne sont pas des nouveaux amateurs qui contribuent à faire monter les prix.»

"Accident" du marché

«Cette vente peut être considérée comme un "accident" dans la tendance de repli du marché de l'art, souligne Dominique Sagot-Duvauroux, professeur d'économie à l'université d'Angers et spécialiste de l'économie de l'art. Son succès repose sur une collection d'exception, elle n'indique pas que le marché de l'art se redresse. Elle confirme juste que sur un marché morose, les oeuvres de grande qualité se vendent toujours, à la différence des oeuvres de qualité moyenne.»

Cette logique a le mérite de masquer les difficultés du marché. «Dans un marché en récession, les acteurs préfèrent proposer des oeuvres de qualité supérieure pour éviter une baisse des prix et doper les chiffres annuels, souligne encore Dominique Sagot-Duvauroux. Or, ces bons chiffres ne traduisent pas la qualité réelle du marché puisqu'à qualité supérieure, les prix restent stables.» Et de conclure: «Cette vente exceptionnelle peut générer un optimisme chez les vendeurs mais elle n'annonce pas un revirement de la tendance à la baisse dans laquelle se trouve le marché de l'art. D'autant que la crise économique touche désormais des pays comme la Chine ou la Russie, dont les collectionneurs sont des pilliers du marché.»