L'enfer, c'est la banlieue

ECRANS De «Desperate Housewives» aux «Noces rebelles» en passant par «American Beauty», la classe moyenne américaine parquée dans ses pavillons chics en prend pour son grade...

Sandrine Cochard

— 

 
  — no credit

Un lotissement de maisons blanches identiques reposant sur un carré de pelouse verte et encadrées par de charmantes petites barrières en bois… La classe moyenne américaine nichée dans une banlieue aseptisée est la quintessence de l’«American way of life», cet étendard de réussite sociale popularisé dans les années 1950. Depuis quelques années, cette vie modèle est la cible privilégiée des réalisateurs, de «Desperate Housewives» aux «Noces rebelles» en passant par «American Beauty».

Pourquoi le rêve est-il aujourd’hui devenu cauchemar? «La société a évolué et le modèle ne correspond plus aux attentes, estime Alain Carrazé, auteur d’un blog sur les séries. On se pose plus de questions et les séries, notamment, sont le reflet de notre époque.»
 

 
L’uniformité comme aliénation
 
«Les Etats-Unis ont toujours observé la vieille tradition du voisinage qui suppose entraide et accueil des nouveaux arrivants, explique Pierre Serisier, auteur d’un blog sur les séries américaines. Et même si tout le monde se ressemble, cet effet miroir a un côté rassurant.» Au milieu du lotissement, l’individu est donc écrasé par la communauté. Et soumis à son regard. Dans «Desperate Housewives», la dictature du paraître est la règle. Il faut afficher son bonheur aux yeux de tous, quitte à s’aveugler comme c’est le cas pour Bree Van de Kamp.
 

 
Ces banlieues proprettes, considérées comme des ghettos pour riches, fonctionnent en circuit fermé aux journées répétitives. «Le principe de ces communautés, c’est d’être autocentrées: l’Amérique moyenne qui y vit a tout à portée de main, elle peut satisfaire rapidement et facilement tous ses besoins sans jamais recourir à l’extérieur», souligne Pierre Serisier. Au point d’oublier qu’il existe autre chose au-delà du lotissement.
 
Désillusions
 
C’est cette société de consommation, sans conscience du monde qui l’entoure, et sans ambition autre que celle de vivre une petite vie tranquille, qui exaspère les réalisateurs. «Emménager dans ces résidences est synonyme d’ascension sociale», explique Alain Carrazé. Or, dans un pays où les piliers de ce rêve américain sont remis en cause avec la crise (accession à la propriété, stabilité de l’emploi…), le modèle paraît désuet, voire cruel.
 
Dans «Les noces rebelles», sorti mercredi sur les écrans français, un couple se délite lentement dans leur vie trop ordinaire. Car le confort a un prix: celui du conformisme. Comme si accéder à un certain standing signifiait forcément renoncer à quelque chose. A ses rêves de grandeur ou d’évasion, pour April et Franck Wheeler, les personnages du film.
 

 
Renoncer à soi-même pour Lester Burnham, le père de famille désabusé et en pleine crise de la quarantaine, sans «American Beauty».
 

 
L’impossible rébellion
 
«Lorsque vous avez aliéné une partie de votre liberté, vous vous sentez dans une sorte de cage dont il faut subir les règles. Ça me fait penser à la série "Le Prisonnier". Mais à la différence des habitants du village, les héroïnes de "Desperate Housewives" ne cherchent pas à s’enfuir car elles se sont enfermées volontairement, note Pierre Serisier. Même si leur vie n’est pas l’idéal, le confort qu’elle assure, les avantages qu’elle offre, compense cette perte de liberté.» Et si la banalité de leur vie devient trop insupportable, les insurgés des beaux quartiers explosent dans l’intimité de leur domicile. Comme tout le monde, finalement.