«L'indépendance du "Canard enchaîné" est atteinte, alors qu'il devrait tenir tête au pouvoir en place»

LIVRES Interview de Karl Laske, co-auteur du «Vrai Canard»...

Recueilli par Alice Antheaume

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AFPTV

Pas moins de 485 pages sur «Le Canard Enchaîné», le journal satirique créé en 1915. C’est le résultat de l'enquête, très documentée, que viennent de publier Karl Laske et Laurent Valdiguié sous le titre «Le Vrai Canard» (éd. Stock). Les deux journalistes y décrivent la saga de l’hebdomadaire, «un journal qui influence et qui est influencé», aujourd’hui pris dans une double crise, interne et d’indépendance. Interview de Karl Laske, co-auteur de l’ouvrage.
 
Récemment, le déjeuner entre Carla Bruni-Sarkozy et un journaliste du «Canard», Jean-Michel Thénard, a été très décrié. Dans quelle mesure peut-on parler de connivence entre politique et journalisme?
Dans ce livre, on interroge le lien entre journalisme politique et journalisme d’enquête, dont «Le Canard» s’est fait le fer de lance dans les années 1970. Il y a eu des connivences du «Canard» avec le pouvoir socialiste, notamment lorsque François Mitterrand était président de la République. Prenons les exemples de l'affaire Bousquet, celle du Rainbow Warrior, celle des écoutes de l’Elysée: la proximité du «Canard» avec le président de l’époque l’a empêché de traiter de bout en bout ces histoires. Même chose lorsque «Le Canard» a pris de défense de Roland Dumas dans l’affaire Elf parce que Dumas était par ailleurs... l’avocat de l’hebdomadaire. Quant à l’épisode Carla, il est emblématique du contact entre l’Elysée et le «Canard» aujourd’hui.  
 
Pouvez-vous préciser ce «contact» entre l’Elysée et «Le Canard»?

Certaines enquêtes ont été «trappées» par «Le Canard». Notamment l’une sur les revenus de Nicolas Sarkozy au sein de son cabinet d’avocats. L’indépendance du «Canard enchaîné» est atteinte, alors qu’on l’attend pour tenir tête au pouvoir en place.
 
Outre la crise d’indépendance, vous évoquez une crise interne. Laquelle?
Celle due au vieillissement de la structure de ce journal, aujourd’hui archaïque. «Le Canard» soutient que, malgré ses quelque 80 employés, il n’a pas besoin de comité d’entreprise ni de représentants de salariés. C’est très choquant, car n’importe quel salarié a des droits qui doivent être défendus, surtout quand ce salarié part de l’entreprise. Le temps s’est arrêté pour «Le Canard», même si son modèle économique est une réussite.
 
«Le Canard» n’a eu longtemps qu’une seule salariée femme. Misogynie?
C’est surtout une chercheuse qui a parlé de «misogynie» en 1995, lorsqu’elle a constaté qu’il n’y avait qu’une seule femme journaliste au «Canard», envers qui ses collègues masculins pouvaient tenir des propos limites. Cela témoigne d’un retard culturel au sein d’une société d’un autre âge, restée entre les mains des plus anciens - le journal salarie encore quelques journalistes âgés de 80 ans. Au «Canard», près de quatre générations se côtoient.

Extraits des bonnes feuilles publiées par L'Express
«Brice Hortefeux est une source de première importance pour "Le Canard Enchaîné". Le copain d'enfance du président, devenu ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale, s'est rapproché du  journaliste Frédéric Haziza, l'un des pigistes de la Mare aux Canards. "Une fois sur deux, quand mon portable sonne, c'est Haziza", a confié le ministre à un journaliste politique.»

«La page 2, Hollande et Sarkozy l'ont beaucoup utilisée, assure un pigiste. Il y a une réunion du PS tous les mardis, et Nicolas Brimo (un journaliste du "Canard", ndlr) a les informations aussitôt après par François Hollande. Sarkozy s'est servi de la 2 tout au long de la campagne électoral pour motiver ses troupes et faire passer des messages.»

A propos de l'affaire Papon, «"Le Canard" lâche la bombe le mercredi 6 mail 1981. Entre les deux tours. "Quand un ami de Giscard faisait déporter les juifs", titre le journal sur sa Une. Giscard est habilement ciblé. Le dimanche suivant, Mitterrand est élu.»