Pourquoi les photos de Kulik ont été décrochées à la Fiac?

CULTURE Jugées pornographiques et zoophiles, elles dérangent. Pourtant, elles ont déjà été exposées sans problème...

Alice Antheaume

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"The Mad dog", une performance signée Oleg Kulik
"The Mad dog", une performance signée Oleg Kulik — DR/Galerie Rabouan Moussion

Les questions affluent après que les photos de l’artiste russe Oleg Kulik ont été décrochées en pleine Foire internationale d'art contemporain (Fiac), parce que considérées pornographiques ou zoophiles. Sur certains des clichés en question, Kulik est nu, parfois en train de simuler des actes zoophiles. Mais le cœur du travail de cet artiste est justement de questionner l’anthropocentrisme de l’homme. «Je pense qu'il faut inciter au rapprochement de l'homme et de l'animal», s’amusait-il déjà à dire il y a quelques années.

Fallait-il déclarer ces clichés non grata? L’art ne peut-il pas tout montrer? Pourquoi le parquet de Paris invoque-t-il «la soustraction à la vue d'un public non averti, notamment les mineurs» alors que ces photos ont déjà été exposées?

Outrage aux bonnes moeurs?

«Quand les photos de Kulik ont été importées depuis la Russie jusqu’à la France, les douanes ont vérifié les caisses à la frontière», explique à 20minutes.fr Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit de la culture. «Les douaniers, qui n’ont pas bloqué les caisses, ont ensuite signalé la chose à la police.» En l’occurrence, c’est le commissariat du 8e arrondissement de Paris qui s’est occupé de la suite. A savoir d’envoyer des policiers en civil à la Fiac. Pas pour admirer les œuvres exposées, mais pour décrocher des photos de l'artiste.

Même si, pour l’instant, il n’y a pas de plainte, «les clichés ont été retirés à titre de preuve», reprend Emmanuel Pierrat. Preuve de quoi? Que cela peut porter atteinte aux moins de 18 ans présents dans les allées de la Fiac. Le parquet invoque en effet l’article 227-24 du Code pénal relatif à la diffusion d'images à caractère violent ou pornographique ou contraires à la dignité humaine et susceptibles d'être vues par des mineurs. «Cet article correspond à l’ancien outrage aux bonnes mœurs, souligne l’avocat, et peut s’appliquer à tout et n’importe quoi: un livre, un film, une photo.»

«Toutes les grandes œuvres ont un jour été censurées»

Néanmoins, l’affaire peut surprendre, dans la mesure où ces mêmes clichés ont déjà été exposés plusieurs fois à Paris. La première exposition date de 1999, se souviennent Jacqueline Rabouan et Caroline Moussion, interrogées par 20minutes.fr. Fondatrices de la galerie Rabouan Moussion, ce sont elles qui ont fait venir les œuvres de Kulik pour la première fois en France et ont, depuis, organisé pas moins de cinq expos personnelles de l’artiste. Bien que les photos décrochées à la Fiac soient les mêmes que celles qu’elles ont exposées, elles confient «n’avoir jamais eu de problèmes avec ces œuvres». Et s’étonnent: «C’est un artiste qui revendique la perte de l’animalité de la société, c’est tout!»

Y a-t-il un retour à la censure alors? «Toutes les grandes œuvres ont un jour été censurées, répondent-elles. L’art contemporain, cela s’apprend! Voir l’image comme une pub, cela peut faire un choc, mais dès que cela est appuyé par une théorie, on comprend mieux...»

Les suites probables

 
«Ce décrochage, cela fait partie des dysfonctionnements réguliers de procédure», assène un connaisseur. Pour la suite, deux possibilités, analyse Emmanuel Pierrat. Soit l’affaire est classée sans suite. Soit le parquet décide de poursuivre toutes les personnes qui ont participé à la diffusion de ces clichés. A savoir les organisateurs de la Fiac, les galiéristes, l’artiste, et même le propriétaire de l’endroit qui a abrité les clichés.» Or la Fiac a eu lieu au Grand Palais, une propriété de l’Etat. Autant dire que, pour les avocats, il y a 95% de chance que l’affaire s’arrête là.