«L'Amérique n'a pas vocation à marcher sur les autres»

CULTURE Interview de Dennis Lehane...

Recueilli par Stéphane Régy

— 

 Dennis Lehane, auteur américain
 Dennis Lehane, auteur américain — DR

«Obama rocks, McCain sucks!» A quelques jours de l’élection présidentielle américaine, Dennis Lehane, 43 ans, ne fait pas mystère de ses préférences. Habitué à décrire les bas-fonds de Boston, l’auteur de «Mystic River», dont le nouveau livre, «Un pays à l’aube», sortira en France chez Payot&Rivages le 14 janvier prochain, est inquiet de la situation sociale de son pays. Mais aussi de son image à l’étranger. Interview.

Quel bilan dressez-vous de la présidence de George W. Bush?
Il est négatif à 100%. Le pays est en crise et divisé. Mais l’image que Bush laisse de l’Amérique au reste du monde est encore pire. Pendant huit ans, son unique message a consisté à dire aux autres pays: «C’est nous qui avons raison, maintenant poussez-vous de là». Or l’Amérique n’a pas vocation à marcher sur les autres. Le prochain président, lui, devra chercher l’entente avant l’affrontement.

Qui vous semble plus à même de mener cette nouvelle politique, McCain ou Obama?
Elire McCain signifierait prolonger le cauchemar. J’étais dernièrement dans le Mississipi, et j’ai regardé ses spots de campagne: systématiquement, il commence par rappeler sa foi en Dieu. Mais dans quel pays vit-on? Une victoire d’Obama marquerait à l’inverse une date historique. Quand je viens en Europe, on me dit souvent: «Vous, les Américains», en assimilant tout le pays à la politique de Bush. C’est une erreur, et il est temps de montrer au monde que les Etats-Unis ne se résument pas à ce pays là. Obama me semble parfait pour faire ce job.

Sur le plan intérieur, quels chantiers vous semblent prioritaires?
L’urgence, c’est bien sûr de résoudre la crise économique. Ensuite, il faudra s’atteler aux maux que je décris dans mes livres: la paupérisation de la classe ouvrière, les tensions raciales... On ne peut pas tout résoudre d’un coup, mais Obama m’a l’air conscient de ces réalités.

Il a d’ailleurs avoué aimer «The Wire», la série TV à laquelle vous participez, et qui montre l’envers du décor du rêve américain…
Oui, j’ai apprécié qu’Obama dise regarder ce show. En revanche je suis quasiment sûr que McCain n’a jamais dû regarder un seul épisode!

Martin Scorsese vient d’achever le tournage de l’adaptation de votre livre «Shutter Island», avec notamment Leonardo Di Caprio au générique. Comment s’est déroulée votre collaboration?
Une fois que j’ai cédé mes droits, mon apport est minimal. Je l’ai laissé faire son film, en lui disant que s’il avait besoin de moi, il pouvait m’appeler. Avant de tourner, Scorsese m’a simplement fait relire la version finale du scénario. A sa grande surprise, je lui ai alors fait remarquer que je trouvais cela parfois trop fidèle au livre, que certains dialogues me paraissaient trop littéraires. Il m’a dit en avoir tenu compte. Je n’ai vu pour l’instant que des extraits, mais le film m’a l’air très bon.
 
Après «Mystic River» et «Gone Baby Gone», il s’agira du troisième de vos livres à être porté à l’écran. Qu’avez-vous retiré des deux premières expériences?
J’ai aimé les deux films, même si je dois avouer que je trouve étrange de voir mes personnages s’animer sous le regard d’un autre. J’essaie de garder le plus de distance possible par rapport à Hollywood. De toute manière, il est impossible de contrôler une adaptation de A à Z. L’essentiel de mon travail se fait donc en amont, dans le choix du producteur ou du réalisateur. Croyez-moi, je dis plus souvent «non» que «oui». Pour me convaincre, il a fallu pour l’instant Clint Eastwood, Ben Affleck et Martin Scorsese. On peut dire que je suis difficile! (rires)