« La littérature n'est pas une activité d'anorexique »

Recueilli par K. P. - ©2008 20 minutes

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Régis Jauffret

Ecrivain.

Dans Lacrimosa, le personnage de l'écrivain revient sur les quelques mois de son histoire d'amour avec une jeune femme, après son suicide. C'est la première foisque vous écrivez quelque chose d'aussi personnel...

Oui. Je me suis dit que si je n'écrivais pas ce livre, alors il ne servait à rien d'écrire. Mais l'écriture en a été difficile : il m'est plus facile d'imaginer que de chercher à trouver une réalité qui s'est déroulée.

Ce dialogue entre un écrivain et une défunte renvoie-t-ilà la relation entre un artisteet sa création, ou un romancier et ses personnages ?

Je ne me pose pas beaucoup de questions sur la littérature. Celles que je me pose sont simples et concernent le pouvoir qu'elle aurait à faire revivre des gens, ou l'illusion de penser que les arts ont des pouvoirs occultes. Les questions simples appellent une infinité de réponses et sont donc insolubles et intéressantes. Les questions complexes sur le style ou la réflexion littéraire, même si elles ont l'air intelligentes et compliquées, aboutissent rapidement à des réponses précises et sans intérêt.

La critique prétend déjàque ce livre pourrait faireun excellent prix Goncourt...

C'est une malchance : la plupart du temps, les favoris ne l'ont pas ! J'ai accepté avec un grand plaisir les honneurs dont on m'a gratifié, comme le prix Femina pour Asile de fous en 2005 ou le prix France Culture-Télérama l'an dernier pour Microfictions. Je serais donc, bien sûr, ravi si je l'avais. Cela dit, j'ai vécu cinquante-trois ans sans prix Goncourt, et je peux facilement continuer encore pendant un demi-siècle.

Un prix littéraireest-il plus importantpour la reconnaissance qu'il induit... ou pour les chiffresde vente qu'il génère ?

Les deux. Le prix Femina m'a fait sortir d'une sorte d'underground littéraire ce qui, en France, correspond à sortir de nulle part, puisque nous n'avons pas ici de littérature underground. Le danger des prix, c'est de rendre un écrivain académique. Et pour moi qui suis de plus en plus « intranquille », pour reprendre Pessoa, ce sera de toute façon impossible.

Cela vous énerve-t-il toujours quand on vous fait remarquer que vous écrivez beaucoup ?

Oui, je trouve que c'est une drôle de question. Un champion de natation gagnera-t-il une médaille d'or en n'allant à la piscine qu'une fois par semaine ? Balzac, Joyce, Flaubert, Faulkner ou Roth ont tous abondamment écrit. La littérature n'est pas une activité d'anorexique. On dit aussi qu'écrire est une souffrance. Comme si un écrivain souffrait plus qu'une caissière ou que l'aide-comptable que son patron injurie toute la journée.