La finale de la Batalla de los Gallos s'est déroulé en décembre 2017 à Mexico
La finale de la Batalla de los Gallos s'est déroulé en décembre 2017 à Mexico — Marcos Ferro/Red Bull Content Pool

IMPROVISATION

Mois de la francophonie: Une compétition internationale de hip-hop freestyle peut-elle sauver la langue française?

A l’occasion du mois de la francophonie, «20 Minutes» se lance à la rescousse de la langue française. Aujourd'hui, on se demande si on ne devrait pas prendre modèle sur les Hispanophones et leur Batalla de los Gallos (3/5)…

  • ​Durant tout le mois de mars, et notamment le mardi 20, Journée internationale de la francophonie, la langue française est à l’honneur.
  • « 20 Minutes » est précurseur et a cherché à savoir comment soutenir le Français au travers d’initiatives innovantes (et tout à fait subjectives).
  • Aujourd’hui, nous allons au Mexique pour voir si une compétition internationale de freestyle hispanophone pourrait être importée dans le monde francophone.

Le bruit, la fureur. L’Arena de Mexico est habituée aux publics bouillants et accueille plusieurs fois par semaine des combats de lucha libre, le catch mexicain. Mais en décembre dernier, l’enceinte de 10.000 places accueillait la finale internationale de la Batalla de los Gallos. Depuis 2005, cette compétition réunit les meilleurs freestyleurs en langue espagnole. Un freestyleur, c’est un improvisateur, souvent venu du rap.

Organisée par Red Bull, la Batalla de los Gallos est la compétition reine dans un univers où les cinquante meilleurs artistes peuvent vivre de leur art en courant les concours. Lauréat de l’édition 2017, le mexicain Aczino est un freestyleur installé et très solide : « Il y a un marché du freestyle. J’en vis bien mal c’est beaucoup de travail et d’énergie. Mon avenir, c’est de faire de la musique et de sortir des disques. J’aspire à une vie plus stable. »

Le désert francophone

En France, l’équivalent de la Batalla de los Gallos s’appelle Red Bull Dernier Mot, et sa première édition s’est tenue en novembre 2017 au Bataclan. Res Turner sacré à cette occasion est lui aussi un ancien du freestyle français : « La finale à Mexico, c’est du très très grand spectacle, une ambiance de stade de foot, un public très connaisseur, très réactif, très impliqué… C’est le rêve. En France, on est en retard par rapport à ça mais l’arrivée d’une compétition comme Dernier mot est une super bonne nouvelle. Les conditions étaient excellentes, très pro. »

>> A lire aussi : Le freestyle peut-il renaître de ses (glorieuses) cendres en France ?

Red Bull aurait-il dans l’idée de refaire, en France et dans les pays francophones, ce qu’il a réussi à monter dans les pays hispanophones avec Batalla de los Gallos ? « Pourquoi pas, murmure-t-on chez le géant des événements sportifs et culturels. On sait que ça va être compliqué, que ça va prendre du temps. L’objectif est d’abord de faire grossir Dernier Mot, de soutenir les freestyleurs français en leur offrant une belle compétition et une belle visibilité. »

La finale de la Batalla de los Gallos s'est déroulé en décembre 2017 à Mexico
La finale de la Batalla de los Gallos s'est déroulé en décembre 2017 à Mexico - Marcos Ferro/Red Bull Content Pool

Il faudra ensuite aller chercher les freestyleurs francophones à l’étranger. « La scène freestyle est sinistrée, se lamente Res Turner. En France, on est déjà pas très nombreux mais dans les autres pays c’est pire. Il y a quelques bons improvisateurs en Belgique ou au Canada. Au Maghreb aussi sans doute… Mais faire du freestyle, ça ne s’invente pas. Il faut beaucoup de travail et d’entraînement. »

Les vertus du hip-hop

Et pourtant, monter un événement de l’ampleur de Batalla de los Gallos dans le monde de la francophonie aurait bien des avantages à l’heure où le rayonnement de la langue française a été élevé eu rang de priorité nationale par Emmanuelle Macron. « La langue française, c’est mon instrument, explique Res Turner. Je dois la connaître par cœur : le vocabulaire, le rythme des mots, l’efficacité syntaxique, les figures de styles… Tout. »

Lors de la finale de Batalla de los Gallos, la demi-finale opposant le Mexicain Aczino et l’Espagnol Arkano, autre grand champion de freestyle, a été une joute verbale de toute beauté qui a soulevé la foule. « L’objectif n’est pas seulement d’humilier l’adversaire avec des formules ou des insultes, explique Arkano. Il faut montrer sa maîtrise de la langue, penser vite et l’exprimer bien. Le freestyle est un sport de combat de gentleman. »

Parmi les vertus du rap freestyle figure en effet le respect de l’adversaire. Or, le nationalisme du public peut parfois être un obstacle à ce respect. La compétition hispanophone voit s’affronter les pays d’Amérique centrale et du Sud d’un côté… et l’Espagne de l’autre. Pour Arkano et Aczino, il n’y a cependant aucune inimité particulière. « L’histoire de la colonisation et de l’esclavage a été violente et douloureuse mais c’est du passé, explique le Mexicain. La lutte est plus féroce avec les freestyleurs argentins ou chiliens par exemple. »

La géopolitique francophone

Que pourrait donner une compétition opposant la France, l’Algérie, le Canada et le Sénégal, entre autres ? Red Turner n’est pas inquiet : « ça n’aurait que des bons côtés parce qu’on s’affronterait sur le terrain qui nous rassemble et nous rapproche : la langue française. » Mieux, le rap en général et l’improvisation en particulier a le mérite de brasser les différentes facettes d’une langue. José Pepera, producteur pour une radio mexicain et agent de plusieurs freestyleurs, a noté que les compétitions internationales étaient l’occasion pour les artistes d’en apprendre plus sur leur langue : « Ils utilisent des mots de la rue, des mots d’argot, mais aussi des mots venus d’autres langues, l’anglais ou le chinois par exemple. Tout ça enrichit aussi les gens qui les écoutent et qui apprennent à accepter la diversité de la langue espagnole. »

Voilà qui ne ferait pas de mal, en France, où la maîtrise de la langue française est souvent perçue comme un frein à l’insertion pour des Français venus de classes sociales défavorisées. « Improviser, c'est se livrer. Et la langue qu'on parle, il n'y a rien de plus intime, explique Arkano. Le freestyle c'est de la fraternité. »