Poupées, conte, martyr... Pourquoi «Ghostland» colle parfaitement à l'univers de Mylène Farmer

CINEMA « Ghostland », le thriller horrifique de Pascal Laugier sorti dans les salles françaises ce mercredi résonne avec l’œuvre de Mylène Farmer, qui incarne une mère de famille dans le film (ATTENTION SPOILERS)...

Fabien Randanne

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Sur la colonne de gauche, deux images extraites de «Ghostland», à droite, une image extraite du clip de «L'Ame Stram Gram» (en h.) et «Sans contrefaçon» (en b.).
Sur la colonne de gauche, deux images extraites de «Ghostland», à droite, une image extraite du clip de «L'Ame Stram Gram» (en h.) et «Sans contrefaçon» (en b.). — Mars Films - Captures d'écran

«Mylène Farmer et moi avons les mêmes obsessions », affirme Pascal Laugier à 20 Minutes. Difficile de donner tort au réalisateur - qui a mis en scène la star française dans Ghostland, à l’affiche depuis ce mercredi -, tant son thriller horrifique paraît farmerien. Les fans de la chanteuse décèleront sans doute, au détour d’un plan, un clin d’œil volontaire ou non à un clip de la chanteuse ou à Giorgino, mais, plus largement, il débusquera au fil des 90 minutes du long-métrage des thèmes et motifs qui résonnent avec les obsessions de Mylène Farmer. Voici une démonstration, en cinq exemples, qu’il vaut mieux lire après avoir vu Ghostland car les paragraphes qui suivent révèlent des éléments clés de l’intrigue.

!!!! ATTENTION SPOILERS !!!!
 

  • Le martyr

Dans Ghostland, Mylène Farmer n’est pas ménagée. Elle y tient le rôle de Pauline, une mère de famille célibataire qui s’installe dans la maison – isolée – de sa défunte sœur avec ses deux filles, Beth et Vera. Quand de mystérieux assaillants s’en prennent à elles en envahissant la baraque, elle rend coup pour coup, prête à tout pour protéger ses enfants.

Pour les admirateurs et admiratrices de la plupart des stars de la chanson, voir morfler leur idole au cinéma est une perspective effrayante. Pour les fans de Mylène Farmer, c’est un programme non pas réjouissant mais plutôt habituel tant elle a chanté la souffrance, la douleur, la violence et la mort, quitte à être caricaturée pour cela. Ses clips reflètent bien cette tendance : elle a incarné régulièrement des personnages suppliciés ou maltraités (Sans Logique, Beyond My Control, L’Ame Stram Gram, Optimistique-moi, Dégénération…), tués (Tristana, California…) ou laissés pour mort (Libertine…). Sans parler de la violence psychologique. Dans la vidéo, censurée, de Je te rends ton amour, elle finit nue dans un bain de sang après avoir confié son âme au diable rencontré dans un confessionnal. « J’éprouve de confus plaisirs aux desseins macabres, j’aime l’esthétique morbide », prévenait-elle dès 1984 dans une interview à Charlie Magazine.

>> Lire aussi: Mylène Farmer a joué la comédie durant toute sa carrière

  • Les poupées

Dans Ghostland, le tueur psychopathe habille ses victimes et les maquille comme des poupées avant de leur faire subir divers sévices. « J’avais parfaitement conscience que tout cet univers enfantin assimilé à l’horreur, c’était un cliché du genre, reconnaît Pascal Laugier dans une interview accordée à Allociné. J’adore partir des archétypes à partir du moment où je peux les retourner et les traiter à ma façon. » Ici, les poupées inquiétantes renvoient à la perte de l’innocence enfantine et à l’horreur des figures manipulées, déshumanisées, figées, que craignent de devenir les victimes.

Chez Mylène Farmer, ces jouets ne sont pas plus rassurants. Dans Plus Grandir, son premier clip veritablement scénarisé, une poupée de chiffon symbolise l’enfance maltraitée sur laquelle se venge l’héroïne de la vidéo. « Suspendue au lit comme une poupée, qu’on a désarticulée », répondent en écho les paroles de la chanson. Dans la vidéo de Sans Contrefaçon, c’est un pantin à l’effigie de la chanteuse qui finit par prendre vie. Son marionnettiste en tombera immédiatement amoureux mais le charme se rompra aussi vite que l’objet de son affection aura retrouvé son inertie. La marionnette mise en scène dans le clip a été imaginée par Benoît Lestang qui, une vingtaine d’années plus tard officiera aux maquillages sur le film Martyrs de… Pascal Laugier.

  • Le conte

Ghostland évoque à plusieurs reprises l’imagerie du conte, via son boogeyman à l’allure ogresque, ou lorsque les deux sœurs prennent la fuite en forêt, comme deux silhouettes échappées d’un récit des frères Grimm. Lorsqu’il évoque, dans les colonnes de Mad Movies, le travail du chef-décorateur Gordon Wilding, Pascal Laugier avance que « cela [le] ramenait aux contes de Perrault, d’Andersen, qui auraient été redessinés par un Gustave Doré sous acide. »

Les contes inspirent beaucoup Mylène Farmer qui, peut ainsi « passer très facilement du morbide au merveilleux », comme elle l’a confié au micro de NRJ en 1988. Elle apprécie aussi bien ceux qu’écrit Edgar Allan Poe (sa chanson Allan, en 1988, est un hommage explicite à l’auteur britannique) que le philosophique Petit Prince (auquel elle fait allusion dans Dessine-moi un mouton en 1999) ou les contes de fées traditionnels. En 2003, elle passera elle-même à l’écriture avec Lisa Loup et le conteur, écoulé à 100.000 exemplaires en librairie. Un grand nombre de ses clips peuvent par ailleurs être vus et analysés par le prisme du conte (le merveilleux, les antagonistes effrayants, les dénouements tragiques…), comme celui de L'Ame Stram Gram, qui pourrait être une légende chinoise. Le plus évident étant celui de Tristana (1987) qui téléportait la Blanche Neige de frères Grimm en pleine révolution russe.

  • « Je ne verrai plus comme j’ai mal »

Ghostland navigue entre différents niveaux de réalité, et se plaît à jouer du flou entre ce qui relève de l’imaginaire, du fantasmé ou du vécu des personnages. On peut y voir un film sur l’effet de sidération, un phénomène de dissociation permettant à des victimes vivant des expériences douloureuses et/ou traumatisantes de se couper de leur corps et de leurs émotions.

« Je bascule à l’horizontal, démissionne ma vie verticale. Ma pensée se fige, animale. Abandon du moi, plus d’émoi (…) Plus de centre, tout m’est égal. Je m’éloigne du monde brutal. Ma mémoire se fond dans l’espace. Ode à la raison qui s’efface. (…) Je vis hors de moi et je pars, à mille saisons, mille étoiles… », ces paroles extraites de la chanson Comme j’ai mal pourraient tout à fait être prononcées dans Ghostland. Le clip de cette chanson met en scène une femme résiliente, battue lorsqu’elle était enfant et qui, une fois adulte, se métamorphose littéralement, chrysalide à la clé. Une manière de dire que l’imaginaire, la création ou – plus simplement – l’introspection, permettent de triompher des traumas. Et c’est aussi comme cela que l’on peut interpréter le film de Pascal Laugier.

  • L’ici et l’au-delà

Avec un tel titre, que l’on pourrait traduire par « le territoire (des) fantôme(s) », on ne peut que s’attendre à voir, à un moment ou à un autre, dans Ghostland, des morts croiser des vivants…

Quoi qu’il en soit, cette perspective n’aurait pas de quoi dépayser Mylène Farmer qui, même si elle chante qu’Il n’y a pas d’ailleurs, n’a cessé de frayer avec l’au-delà. Dans le clip d’A quoi je sers (1989), tous les morts de ses vidéos précédentes viennent à sa rencontre alors qu’elle a traversé un cours d’eau (une allusion au Styx de la mythologie grecque, un fleuve menant aux enfers). Dans celui de Regrets, elle est le fantôme que vient visiter au cimetière son amoureux bien vivant (Jean-Louis Murat, qui interprète avec elle ce duo). Pour Que mon cœur lâche, elle est un ange, qui débarque sur terre pour observer les mœurs humaines. Et dans le clip de L’Ame Stram Gram, son esprit revient d’entre les morts pour secourir sa sœur jumelle.