Mois de la francophonie: «Pourquoi on sacrifie une langue belle qui concerne 65 millions de Français?»

INTERVIEW À l’occasion du mois de la francophonie, « 20 Minutes » se lance à la rescousse de la langue française. Aujourd’hui, Patrick Grainville, romancier, académicien et prof de lycée, raconte son rapport au français (5/5)…

Propos recueillis par Claire Barrois

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L'écrivain, prix Goncourt et nouvel académicien Patrick Grainville.
L'écrivain, prix Goncourt et nouvel académicien Patrick Grainville. — Bertrand GUAY / AFP
  • Durant tout le mois de mars, et notamment le mardi 20, Journée internationale de la francophonie, la langue française est à l’honneur.
  • « 20 Minutes » est précurseur et a cherché à savoir comment soutenir le Français au travers d’initiatives innovantes (et tout à fait subjectives).
  • Aujourd’hui, le romancier et nouvel Immortel Patrick Grainville nous raconte son rapport à la langue.

La langue française, c’est son rayon. Romancier, lauréat du prix Goncourt en 1976 pour Les flamboyants et membre du jury du prix Médicis, élu le 8 mars à l' Académie française, Patrick Grainville a évoqué son ancien métier de prof de lettres, et le rapport des jeunes à la langue française avec 20 Minutes.

Pourquoi était-ce si important pour vous d’enseigner ?

Le succès de la littérature, c’est très inégal d’un roman à l’autre. Les gens ne suivent pas des auteurs, ils achètent des œuvres. Je faisais une littérature pas toujours très facile, donc il fallait que je travaille. Le lycée me permettait d’être indépendant par rapport au milieu littéraire. Autre avantage, c’est une structure qui n’est pas hiérarchique et je ne supporte pas la hiérarchie. Les femmes étaient mes égales, le proviseur également, ça me convenait très bien.

Je donnais un nombre de cours limités parce que je faisais un temps partiel de douze heures pour avoir le temps d’écrire, j’avais également de longues vacances régulières qui me permettaient de me consacrer à l’écriture. Mais aller au lycée me permettait d’avoir un contact social, ça m’empêchait de sombrer dans la solitude de l’écrivain. J’aimais bien la relation que j’entretenais avec les adolescents, j’ai été un professeur heureux.

La vie du lycée a-t-elle été un terrain d’inspiration pour vos romans ?

Non, il n’y a que des éléments que j’emprunte au réel. Mon dernier roman se passe à Maisons-Laffitte (Yvelines), où j’habite, et les gens croient reconnaître des connaissances, mais non, je ne puise pas mes personnages dans le quotidien, j’exerce mon imagination.

J’ai fait des allusions au professorat, je me suis quelquefois inspiré d’élèves, mais pour faire des synthèses, des amalgames de traits de lycéens. Au fond, je traitais ça globalement à travers l’expérience que j’avais, leurs points communs. Je ne pense pas que mes élèves auraient aimé se reconnaître dans mes romans.

Justement, qu’avez-vous retenu de ces années passées à côtoyer des lycéens ?

Ils n’aiment pas forcément lire, aiment bien rigoler, mais après il faut rattraper la classe pour qu’ils puissent se reconcentrer. J’aimais beaucoup faire rire mes élèves. Tout repose sur l’autorité, mais il faut une autorité bienveillante.

Qu’avez-vous retenu du vocabulaire des lycéens ?

J’ai arrêté d’enseigner en 2009, donc je ne suis plus vraiment à jour, mais j’aimais bien quand ils me disaient : « Phèdre ça déchire monsieur ! » Les dernières années, il y avait tout un vocabulaire qui leur échappait, ils connaissaient mieux le vocabulaire anglo-américain que français. Il y avait une perte de compréhension des classiques comme Flaubert ou Maupassant. J’ai l’impression que le boulot est fait trop tôt dans l’approche de la littérature, mais après le lycée, je ne suis pas convaincu qu’ils le feraient d’eux-mêmes.

Je remarque une perte globale de vocabulaire dans la société. Ce qui me gêne, c’est que c’est en faveur d’un anglo américain qui n’est pas habité, n’a pas de sens. Bullshit, fake news, on a des mots français pour dire ça. Pourquoi on sacrifie une langue belle qui concerne 65 millions de Français ?

Ils m’ont tout de même appris des termes crus pour désigner le sexe masculin et le sexe féminin. Parfois c'était du verlan, parfois des mots d’origine arabe et portugaise. Ils disaient tout le temps « meuf » et ensuite ils réinversaient le mot. Quand c’était du verlan, c’était typiquement du vocabulaire qu’on trouve dans les romans policiers d’Albert Simonin, qui écrivait en argot dans les années 1950.

Cette langue vous a-t-elle inspiré et allez-vous la défendre à l’Académie ?

Il y avait de très belles expressions, qui méritent leur place dans le Robert, qui note des évolutions de langue, mais je défends la langue de mes livres. Il n’est pas certain que ces codes que les jeunes utilisent, ils les utiliseront après. Je n’ai pas encore assisté aux séances de l’Académie, mais je pense qu’elles sont plutôt destinées à défendre le vocabulaire qui se perd qu’à en faire entrer du nouveau. L’académie, s’attache plus à la langue en profondeur, au vocabulaire qui va rester et qui s’inscrit dans une tradition.