Du «Père Noël est une ordure» à «Ghostland»... Mylène Farmer a toujours joué la comédie

CINEMA Alors que Mylène Farmer sera ce mercredi à l’affiche des salles françaises avec « Ghostland » un thriller horrifique signé Pascal Laugier, retour sur l’ensemble de sa carrière placée sous le signe du jeu et de l’image…

Fabien Randanne

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Mylène Farmer dans «Ghostland» de Pascal Laugier.
Mylène Farmer dans «Ghostland» de Pascal Laugier. — Mars Films

Un break remonte une route, en pleine cambrousse canadienne. Pauline conduit ses deux filles dans leur nouvelle maison. Ainsi commence Ghostland, le film de Pascal Laugier qui sort ce mercredi. Une entame tout ce qu’il y a de plus banale sauf que c’est Mylène Farmer qui se trouve au volant. La surprise de voir la star sur grand écran s’estompe assez rapidement. Son jeu, en retenue, apporte une salvatrice douceur dans un thriller horrifique qui ne lésine ni sur la brutalité, ni sur les scènes anxiogènes. Au sentiment d’incongruité, vite balayé, succède une évidence : l’artiste semble parfaitement à sa place ici, son visage et sa silhouette si familiers s’affirmant comment éminemment cinégéniques.

Que Mylène Farmer se retrouve au générique d’un film n’a d’ailleurs rien d’insolite pour peu que l’on connaisse son parcours. Pour le retracer, il faut commencer par un flash-back et rembobiner jusqu’à 1978. Mylène Gautier a 17 ans, pas encore de nom de scène, et espère devenir monitrice d’équitation. Une sérieuse chute à cheval, avec fracture de la clavicule et traumatisme crânien, la contraint à renoncer à ce rêve. Elle doit trouver une autre destinée. Ce sera la scène.

Au Cours Florent avec Anne Roumanoff et Vincent Lindon

Quelques jours après son entrée en terminale, elle abandonne le lycée, quitte Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine) pour Paris, et s’inscrit au réputé Cours Florent. Dans cette prestigieuse école de théâtre, elle croise Thierry Mugler, Vincent Lindon – qui est toujours son ami aujourd’hui – ou Anne Roumanoff… Des années plus tard, l’humoriste racontera le souvenir  qu’elle a conservé de la jeune Mylène : « Elle était extrêmement timide. Elle s’attachait les cheveux avec de la laine. Je me souviens d’une scène de Tchekhov où elle était assise à califourchon et elle secouait un petit soldat dans un verre d’eau. Elle parlait à mi-voix. C’était très particulier ! Intimiste ! Si on m’avait dit que cette fille-là serait quelques années plus tard à Bercy, j’aurais halluciné. »

Isabelle Nanty donnera un autre son de cloche au micro d'Europe 1 : « C’était une super actrice, elle était toute "mimi", et tout le monde était amoureux d’elle. (…) C’est curieux parce qu’elle qui est comme ça, très mystérieuse, qui n’apparaît pas souvent, qui ne se livre pas, n’est pas égocentrique du tout, elle est quelqu’un de très ouvert, curieuse des autres. »

La petite histoire, surprenante, raconte qu’au cours de sa formation, ladite Mylène a joué dans une représentation du Père Noël est une ordure mise en scène par Mugler. Son rôle ? Celui de Zézette. Mais pour elle, ces cours de théâtre n’ont pas toujours été une partie de rigolade : « Je ressentais déjà cette envie d’être en pleine lumière et de ne pas m’y exposer en même temps. Jouer me procurait du plaisir et un vrai déplaisir. Étrange. Je n’ai pas insisté », déclarera-t-elle à Libération en novembre 1995.

Un pseudonyme en hommage à une actrice américaine

Elle a 22 ans, quand, fin 1982, elle se présente à une audition. Cette fois-ci, il n’est pas question d’apparaître dans une nouvelle publicité (elle en a plusieurs à son CV, d’un spot pour la lessive Le Chat à un autre pour des ciseaux Fiskars ou le Loto), mais d’interpréter… une chanson. En l’occurrence, Maman à tort, écrite par Jérôme Dahan et Laurent Boutonnat qui cherchent la perle rare, capable de conjuguer son brin de voix à un air mutin pour chanter ce morceau aux accents de comptines. Mylène Gautier fait sensation. Son avenir s’écrira désormais dans des microsillons.

Il lui faut un pseudonyme : elle opte pour Farmer, en hommage à Frances Farmer, actrice américaine dont la vie a été broyée par des internements en hôpital psychiatrique. Une manière de se rattacher au septième art pour celle qui, plus jeune, se répétait « Si je ne fais pas de cinéma, j’en mourrai », comme elle le confiera à Studio Magazine en 1994. C’est aussi un moyen pour elle de se constituer un personnage, son personnage. Car sa carrière se bâtira autant sur ses chansons que sur l’image.

Des clips comme des courts-métrages

Les années 1980 ont vu l’émergence des vidéoclips. Michael Jackson est entré dans l’histoire avec celui de Thriller, signé John Landis. Mylène Farmer et Laurent Boutonnat veulent marquer les esprits et y parviennent avec des clips faisant figure de véritables courts-métrages.

Il y aura d’abord celui de Plus grandir, d’une durée de 7 minutes 30, tourné en cinq jours pour 300.000 francs de l’époque (soit 45.000 euros) au format cinémascope avec un générique au début et à la fin, comme le rappelle Benoît Cachin dans son livre Mylène Farmer au fil des mots. Le coup d’éclat sera le clip de Libertine, également réalisé par Laurent Boutonnat, sous influence Barry Lyndon. Onze minutes en costumes dans la France du XVIIIe siècle. Le clip aura même droit à une projection presse dans un cinéma de Champs-Elysées. Les médias sont impressionnés, la légende Mylène Farmer prend son envol.

Rebelote deux ans plus tard, celui de Pourvu qu’elles soient douces, suite directe de Libertine, devient le clip le plus cher de l’histoire musicale hexagonale (il a coûté 3 millions de francs, soit 460.000 euros) avec une centaine de figurants et 17 minutes au compteur. Cette fois-ci, l’avant-première sur « la plus belle avenue du monde » n’est plus réservée qu’aux journalistes, mais ouverte au public.

Devant la caméra de Luc Besson et Abel Ferrara

Des réalisateurs de renom ne tarderont pas à être approchés pour faire passer Mylène Farmer devant leur caméra, le temps d’une chanson. Parmi les plus connus, citons Luc Besson (Que mon cœur lâche, 1992), Abel Ferrara (California, 1996) ou Ching Siu-Tung (L’Ame-Stram-Gram, 1999).

À chaque fois, qu’elle incarne un ange malicieux, une prostituée sur Hollywood Boulevard ou un fantôme secourant sa sœur jumelle à quelques encablures de la Muraille de Chine, elle joue la comédie. Elle n’est plus la chanteuse, mais l’actrice, alors que le public n’en a pas forcément conscience. Même celui qui va l’applaudir sur scène lors de ses tournées en 1989, 1996, 1999, 2006, 2009 ou 2013… de grosses machineries aux mises en scènes ambitieuses et au cours desquelles l’artiste semble se plaire à titiller le flou entre le jeu et la spontanéité, avec des larmes qui perlent toujours au bon moment et des bouffées intimistes dans ces barnums voués au spectaculaire.

Du cinéma, il y en a aussi dans ses chansons. Greta, l’un des morceaux figurant sur Cendres de lune, son premier album, est un hommage à Garbo, actrice star des années 1920 et 1930 (« Greta rit, et moi je rougis. Greta tremble, la mort lui ressemble. Greta meurt, j’entends dieu qui pleure. ») écrit par Laurent Boutonnat. Psychiatric, qui apparaît sur L’autre…, opus sorti en 1991, sample une réplique de John Hurt dans Elephant Man (« I am a human being, I am not an animal »). Idem sur Beyond My Control, des mots empruntés à John Malkovitch dans Les liaisons dangereuses de Stephen Frears. Effets secondaires, titre méconnu de 1999, évoque quant à lui les « méfaits de Krueger », allusion au Freddy bien connus des fans de la saga horrifique des « Griffes de la nuit ».

« Giorgino », bide sur grand écran

Et puis, il y a le cinéma tout court. En 1990, elle décline la proposition de Nicole Garcia qui lui offre un rôle dans Un week-end sur deux car elle ne peut concilier le tournage avec sa tournée. Il faut attendre 1994 pour que Mylène Farmer se retrouve à l’affiche de Giorgino, de son pygmalion Laurent Boutonnat. Un long (très long) métrage de trois heures dont l’action est située en 1918 et dans lequel il est question d’orphelins disparus, de loups et d’une femme (Mylène) au bord de la folie.

« Il me semble que je n’ai pas le droit à l’erreur, et peut-être moi moins qu’une autre. Il y a là quelque chose de très violent. Et puis il y a aussi cette peur de ne pas être à sa place. C’est bien beau d’avoir dit "Je veux, je veux…", mais maintenant que je l’ai fait… », s’angoisse-t-elle dans les pages de Studio Magazine avant la sortie du film. Elle se sait attendue au tournant et la suite des événements lui donnera raison : une majorité de journalistes éreintent Giorgino qui sera un flop en salle : moins de 70.000 entrées.

Pour Mylène Farmer, c’est un échec cinglant, le premier qu’elle ait véritablement rencontré jusque-là dans sa carrière. Si bien qu’elle ressentira le besoin de s’envoler pour Los Angeles, de faire virer temporairement sa chevelure du roux au blond et de prendre du recul. Elle reviendra à la chanson en 1995 avec l’album Anamorphosée. Ce terme définit une image modifiée par un miroir courbe mais suggère aussi le mot « métamorphosée ».

« Tu n’aurais pas un petit rôle de folle pour moi ? »

Il lui faudra une dizaine d’années pour renouer avec le cinéma. Et encore, avec une exposition mesurée puisque, en 2006, elle se contente de donner sa voix à Sélénie dans Arthur et les Minimoys, la saga animée de Luc Besson. Dans le même temps, la rumeur l’annonce dans le rôle de Tess, personnage de L’ombre des autres, une adaptation du roman du même nom de Nathalie Reims dont Claude Berri a signé le scénario. Un projet sans cesse repoussé et dont la mort, en 2009, de Claude Berri, sonne définitivement le glas.

Fin 2015, Mylène Farmer demande à Pascal Laugier, réalisateur de Martyrs, de réaliser le clip de son single City of Love, extrait de l’album Interstellaires sorti quelques mois plus tôt. Le feeling passe parfaitement. Si bien que, comme l’a révélé Gala, début 2016, la chanteuse envoie un SMS au cinéaste : « Tu n’aurais pas un petit rôle de folle pour moi ? » C’est ainsi que l’on retrouve la star au volant d’un break sur une petite route canadienne. « Je suis heureux et plutôt fier de filmer un visage qui n’a pas été exposé sur grand écran depuis plus de vingt ans, s’enorgueillit l’auteur de Ghostland dans les colonnes de Mad Movies. C’est une tentation irrésistible pour un metteur en scène. »