«Céline n’était pas un antisémite de salon mais un antisémite pro-hitlerien»

INTERVIEW Marc Knobel, directeur des études au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) explique à « 20 Minutes » ce que contient le texte sur Louis-Ferdinand Céline qui sera distribuée ce mercredi lors du dîner annuel du Crif…

Propos recueillis par F. R.

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Louis-Ferdinand Céline dans les années 1950.
Louis-Ferdinand Céline dans les années 1950. — ECLAIR MONDIAL/SIPA

En janvier, Antoine Gallimard décidait, face à la polémique engendrée, de suspendre son projet de réédition de trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les Beaux Draps, rédigés entre 1937 et 1941. « Je n’y ai pas renoncé », fait savoir l’éditeur dans les colonnes du dernier numéro du Journal du dimanche. Le PDG affirme avoir voulu prendre du temps « pour réfléchir, débattre, trouver une voie » et envisage d’associer sa maison d’édition « à un institut de recherche, pour marquer mieux encore le sens de [sa] démarche historienne et pédagogique ». Une annonce qui intervient alors que le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) organise ce mercredi son repas annuel. Tous les convives recevront un texte, édité à 1.500 exemplaires, intituél Céline contre les Juifs ou l’Ecole de la haine. Explications avec Marc Knobel, directeur des études au Crif.

Pourquoi le Crif a-t-il décidé de diffuser un texte sur l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline ?

Lorsque nous avons su que Gallimard prévoyait de rééditer les pamphlets, j’avais joint les historiens Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour pour leur demander de signer un texte dans la newsletter du Crif et revenir sur la personnalité de Céline. Ils sont les deux auteurs d’une somme considérable, Céline, la race, le Juif, un ouvrage fondamental publié chez Fayard. On en est resté là. En janvier, Gallimard disait avoir abandonné l’idée. Mais comme on n’en était pas certain, j’ai quand même demandé l’écriture d’un texte.

Que contient ce texte ?

Il s’agit d’une mise en perspective historique, d’une étude édifiante, et d’un texte sans concession de cinquante-cinq pages qui décrypte l’antisémitisme et l’hitlérisme de Céline, son positionnement idéologique. Car il n’était pas un antisémite de salon mais un antisémite pro-hitlerien. Il était aussi profondément raciste. Ce que dit le texte, c’est qu’il a pu inspirer des négationnistes d’après-guerre, comme Robert Faurisson ou Alain Soral.

Il n’est pas question du projet de Gallimard ?

Nous n’avons pas voulu que l’étude porte sur cette question. Il s’agit d’éclairer le lecteur qui n’aurait pas forcément le temps de lire Céline, la race, le Juif.

Antoine Gallimard explique au « JDD » qu’il lui semble « possible aujourd’hui d’aborder cette face sombre » de la bibliographie de Céline. N’est-il pas envisageable de publier ces pamphlets avec des avertissements ou une contextualisation de ces écrits à l’attention des lecteurs ?

Je répondrais trois choses. D’abord que Céline, de son vivant, ne voulait pas que ses trois pamphlets soient republiés. Jusqu’à il y a peu, sa femme, qui est sa légataire, avait empêché cette réédition. Ensuite, la position du Crif a été claire. Dans un premier temps, nous avons exprimé notre surprise et notre inquiétude car ce projet nous semblait prématuré et pas nécessaire. La mise en perspective annoncée par Gallimard était critiquée par des intellectuels qui doutaient qu’elle soit suffisante. Nous avons exprimé notre désapprobation en disant que ces textes sont une insupportable incitation à la haine. Malgré les précautions annoncées, ils auraient pu faire l’objet d’une récupération. Enfin, dans un contexte particulier d’antisémitisme, on n’a sûrement pas besoin d’en rajouter en publiant la prose d’un antisémite féroce qui voulait la victoire des nazis.