VIDEO. Ingérence, éviction «brutale»… Le Média est-il devenu la caricature qu’il voulait éviter?

CRISE Deux autres journalistes ont claqué la porte de la rédaction ce week-end tandis que Le Média a perdu un certain nombre de soutiens…

Laure Beaudonnet

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Sophia Chikirou, confondatrice du Média, devant la rédaction le 26 février 2018.
Sophia Chikirou, confondatrice du Média, devant la rédaction le 26 février 2018. — LE MEDIA / CAPTURE D'ECRAN
  • Une dizaine de soutiens du Média, dont l’ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti et le médecin urgentiste Patrick Pelloux, se sont désolidarisés.
  • Samedi, Catherine Kirpach et Léa Ducré ont officialisé leur départ de la rédaction.
  • L’éviction d’Aude Rossigneux ainsi qu’une intervention sur la Syrie ont créé la polémique.

Coopératif, indépendant, pluraliste, collaboratif… Au mois de septembre, une tribune du Monde présentait les ambitions -et les rêves- du Média, la webtélé chargée de fédérer toutes les sensibilités de gauche. Le texte promettait de révolutionner le genre en s’éloignant « du modèle économique et idéologique dominant pour bâtir un espace commun et visible, influent et fraternel, un espace qui agrège et rassemble des initiatives citoyennes ». Un peu plus d’un mois après son lancement, l’image du JT « citoyen » cofondé par le psychanalyste Gérard Miller et l’ex communicante des campagnes de Jean-Luc Mélenchon Sophia Chikirou, est fissurée par des polémiques, des défections en cascades et la perte de plusieurs soutiens.

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A ceux qui l’ont d’emblée qualifié de « Médiachon » (comprendre Le Média de Jean-Luc Mélenchon), le cofondateur Gérard Miller n’a cessé de répéter que cette webtélé n’était pas « un média militant ». En interne, les choses semblent un peu moins claires ces derniers jours. Ecartée du poste de coordinatrice de la rédaction puis de la présentation, Aude Rossigneux a confié au Monde ce week-end avoir eu « un tort : vouloir à tout prix rester journaliste, là où on attendait d’[elle] qu’[elle soit] militante ». Les derniers événements symbolisent-ils le resserrement des idées vers une seule ligne, celle des Insoumis ?

« Libre », vraiment ?

« C’était un projet hybride, une logique un peu cachée, note Jean-Marie Charon, sociologue, spécialiste des médias. Alors que les fondateurs sont très proches de Jean-Luc Mélenchon, il est surprenant que des journalistes aient pu penser que le projet allait vers quelque chose d’œcuménique ». Noël Mamère, qui ne reconnaît plus Le Média tel qu’il a été présenté à l’origine, admet avoir fait preuve d’une certaine naïveté. L’ancien député et maire de Bègles a claqué la porte à la suite du départ d’Aude Rossigneux. Alors que certains ont évoqué « un conflit de loyauté » du fait de sa proximité avec la famille de l’ancienne présentatrice du JT, il évoque, pour sa part, trois raisons pour expliquer sa décision. Les conditions brutales d’éviction d’Aude Rossigneux, le traitement de la Syrie et « la remise au pas d’une journaliste sur le Venezuela ».

Catherine Kirpach, qui a mis fin à sa période d’essai dans le week-end en même temps que Léa Ducré, s’est fait remonter les bretelles après avoir laissé entendre que Nicolas Maduro repoussait la date des élections pour empêcher des candidatures de l’opposition. Elle a été contrainte d’apporter une précision dans le JT suivant. « On a tout à fait le droit d’être un journaliste engagé mais engagé ne signifie pas être engagé au service de la France insoumise », insiste Noël Mamère qui admet toutefois n’avoir jamais eu à se plaindre de réflexions des membres de la direction concernant ses sujets.

« Humaniste », vraiment ?

Le traitement de la Syrie par le correspondant au Liban Claude El Khal, qui a justifié le choix de ne pas diffuser d’images des massacres perpétrés dans la Ghouta orientale au motif qu’elles ne seraient pas « vérifiées de manière indépendante » et par « refus du sensationnalisme », a précipité le départ de Noël Mamère. « Ce qui se dit dans le journal m’engage. C’est la raison pour laquelle j’ai mis le doigt sur le traitement de la Syrie : Monsieur El Khal n’est pas éditorialiste, il est correspondant du Média », reprend celui qui était jusqu’ici la caution d’ouverture de la chaîne.

Il précise toutefois avoir prévenu Gérard Miller, avant la diffusion de ce sujet décrié, qu’il quitterait la rédaction en mars, « troublé par l’éviction d’Aude Rossigneux ». La brutalité de la presse d’opinion fait pourtant partie de son histoire. « Il ne faut pas oublier que la clause de conscience de la loi de 1935 a été inventée pour la presse d’opinion, les journalistes de l’époque étaient très souvent confrontés à des licenciements brutaux. C’est une presse de conflit, faite pour s’exprimer dans un débat politique conflictuel. Elle est brutale dans ses manières de travailler », rappelle Jean-Marie Charon. Et, selon sa version -démentie par une partie de la rédaction qui s’était désolidarisée-, Aude Rossigneux semble en avoir fait les frais.

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« Indépendant », vraiment ?

« Le Média ne devait pas être un média à la solde de la France insoumise, c’est exactement ça aujourd’hui », déplore Noël Mamère. Une séquence diffusée lundi -et largement moquée sur les réseaux sociaux- vient (malheureusement ?) illustrer son propos. En plein direct, l’un des membres du Média a vu tomber le cache - visiblement réalisé à la va-vite - de son ordinateur, révélant des autocollants de la France insoumise. A côté de lui, Sophie Chikirou -qui n’a pas répondu à nos sollicitations- se félicite de l’augmentation des socios (les donateurs de la chaîne) et des audiences [qui plafonnent à moins de 30.000 vues par journal télévisé sur Youtube] malgré la tempête.

« A partir du moment où on est dans le registre de la presse d’opinion, on n’est pas dans le registre de l’opinion publique », analyse Jean-Marie Charon. Le sociologue voit se dessiner une autre logique à travers ces événements, celle de savoir si aujourd’hui on peut faire d’un média le support d’un parti politique. « Je ne suis pas sûr que le noyau des insoumis soit très ébranlé par cette crise », conclut le spécialiste des médias. Encore faut-il savoir si ce noyau sera prêt à porter le projet à bout de bras.