VIDEO. Clichés, fun, malaise... Que pensent les homos français du retour de «Queer Eye» sur Netflix?

MEDIAS Netflix vient de mettre en ligne une nouvelle version de « Queer Eye For A Straight Guy » et qui semble plaire au public gay français dont une partie redoutait un traitement très cliché…

Fabien Randanne
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Bobby Berk, Karamo Brown, Antoni Porowski, Jonathan Van Ness et Tan France, les cinq experts de «Queer Eye» sur Netflix.
Bobby Berk, Karamo Brown, Antoni Porowski, Jonathan Van Ness et Tan France, les cinq experts de «Queer Eye» sur Netflix. — GAVIN BOND - NETFLIX
  • « Queer Eye For A Straight Guy » est une émission diffusée aux Etats-Unis de 2003 à 2007 et consistant à faire relooker des hétéros par des homos.
  • Netflix a mis en ligne début février une nouvelle mouture du show, rebaptisé « Queer Eye ».

Cinq homos relookant un hétéro négligé à grand renfort de conseils et d’exclamations hystériques : tel était le concept de Queer Eye For a Straight Guy diffusée sur la chaîne américaine Bravo de 2003 à 2007. L’émission a même connu une déclinaison française sur TF1 en 2004, Les queers, 5 experts dans le vent, le temps de huit épisodes. A l’époque, il était presque révolutionnaire que des antennes grand public donnent autant de visibilité à des gays, même si cela s’accompagnait de toute une panoplie de clichés.

Alors quand Netflix a annoncé la mise en chantier d’une nouvelle mouture du programme, il y avait de quoi être dubitatif : quel intérêt de relancer en 2018 ce concept ringardisé alors que la pop culture, des films aux séries et aux romans, s’est enfin mise à représenter les homos dans toute leur diversité ?

« L’émission originale se battait pour la tolérance. On se bat pour l’acceptation », avance Tan, l’un des cinq coachs, dans le premier épisode du Queer Eye nouvelle génération. « Mon but est de trouver nos points communs [avec les hétéros] et non nos différences », embraye son collègue Antoni.

« Les homos ont quelque chose à vous dire qui peut valoir pour toutes et tous »

A les en croire, l’approche est quasi-politique et résolument optimiste. Mais est-ce aussi simple ? 20 Minutes a demandé aux premiers concernés, les homos, ce qu’ils ont pensé du retour de Queer Eye.

« Je trouve le concept de base vraiment gênant : ça repose sur le stéréotype des gays bien habillés, qui s’y connaissent forcément en mode et en déco… Baser un show sur ce genre de stéréotype, c’est bizarre », note Benjamin, 32 ans. Sur ce point, on pourra noter que l’émission ne s’intitule plus que Queer Eye et que le « For A Straight Guy » a disparu. Et pour cause, l’un des « cobayes » du quintet de pros en relooking, surnommés les « Fab 5 », est un jeune homo, qui n’a pas encore fait son coming out auprès de tout son entourage…


D’ailleurs, en visionnant les premiers épisodes, Benjamin a revu ses a priori : « Le message de la version Netflix semble plutôt être : les homos ont quelque chose à vous dire qui peut valoir pour toutes et tous. Il y a plein de moments qui laissent la place à des bouts de récits personnels des "Fab 5", pas que sur des thématiques LGBT d’ailleurs… »

« Une production "datée" et très superficielle, mais c’est très efficace »

Il est effectivement aussi question du racisme, du rapport à la religion… Et quand les « queers » trouvent une casquette « Make America Great Again » (célèbre slogan pro-Trump) dans le placard d’un de leurs hôtes, on prend conscience qu’ils ne sont pas forcément en terrain conquis.

« C’est clairement un show post-Obama, comme une réponse à l’exaspération des différentes franges de l’Amérique. En témoignent les épisodes avec le flic et avec le chrétien pratiquant, note Sylvain, d’Issoudun (Indre). Il serait idiot de croire que ce programme peut réconcilier ces différentes Amériques, mais il dit clairement le besoin de réconciliation et d’apaisement du pays. » C’est notamment cela qui fait dire au quoitidien britannique The Guardian que Queer Eye est « le meilleur show de l’année ».

« Le casting, c’est un peu les One Direction, castés pour plaire à tout le monde »

La plupart de ces thématiques « parleront » sans doute aussi à un public français. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique, c’est l’aspect divertissement qui prédomine. Queer Eye y est fréquemment comparé par ses spectateurs à Nouveau look pour une nouvelle vie qu’anime Cristina Cordula sur M6. « On aurait aimé de la part de Netflix une approche moins "télé grandes chaînes" quand même… Ils peuvent se permettre de prendre des risques ! Malheureusement on reste dans une prod très "datée" et superficielle… J’ai trouvé cependant le tout très efficace. On se prend d’empathie pour le relooké. » « Les garçons sont bienveillants, ouverts d’esprit et respectueux de la personne qu’ils ont en face. Il y a une volonté de proposer un programme hyper feel good et tolérant, des deux côtés. Et c’est agréable », s’enthousiasme Alexis, Toulousain de 31 ans.

Le casting est d’ailleurs majoritairement salué. « Les cinq mecs sont assez sympas, c’est un peu les One Direction, castés pour plaire à tout le monde », résumé Julien, journaliste à Paris. Il y a notamment, comme l’énumère Sylvain, « un homme noir militant et père de deux enfants, un Britannique avec des origines pakistanaises et une folle fabuleuse et iconique, qui nous avait fait mourir de rire dans Gay of Thrones. Nous n’avons pas toutes les "50 nuances de gay", mais c’est tout de même beaucoup moins réducteur que la série originelle. »

« S’ils avaient tous été "folles", je n’aurais pas aimé »

Une diversité culturelle, de vécus et d’attitudes, qui amène certains homos eux-mêmes à une prise de conscience. « Etant gay, cela m’a ouvert un peu plus l’esprit sur ce que je pensais que "gay" voulait dire parce qu’on ne veut pas avoir d’étiquette, confie Jimmy, 25 ans, agent de cinéma dans le Maine-et-Loire. Certains homos ne savent pas comment être ou à quoi ressembler. Donc certes, certains coachs sont exubérants, comme Jonathan, d’autres plus discrets ou plus "simples", comme Antoni et Karamo. Mais ils ont tous une personnalité forte qu’ils gèrent à leur façon. S’ils avaient tous été "folles", je n’aurais pas aimé, car ce n’est pas forcément ma vision des gays en général. Je préfère une émission avec des homos différents qui forment un groupe homogène plutôt qu’un énième ramasse de clichés. »


Si l’exubérant Jonathan, spécialiste de la beauté, et le pseudo-expert en cuisine Antoni semblent être les chouchous (pas pour les mêmes raisons) des spectateurs, Louis, Parisien de 31 ans, fait entendre un autre son de cloche : « Ils sont trop enthousiastes, trop démonstratifs dans leur sympathie. c’est chiant. Je ne dirais pas que c’est trop cliché. C’est juste qu’ils surjouent le côté "on est des gays cools, on va être tes meilleurs potes, mec" - ça manque vraiment de naturel. »

« Je me demande comment ce genre de show peut être reçu par des hétéros »

Un côté too much qui a plus à Jason, directeur de boutiques de luxe à Paris : « De l’américanisme à outrance avec une mise en scène léchée, pleine de bonnes intentions, de l’amour sans limite, du drama… Bref, tout ce que j’aime. » Le jeune homme de 26 ans tempère : « Après, ça reste vraiment une émission de privilégiés. On se fiche de combien coûte quoi. Les fringues, les maisons, les sorties, aucun problème : Tout est possible. »

Ce qui interroge Benjamin est une tout autre question : « Je me demande juste comment ce genre de show peut être reçu par des hétéros qui ne sont pas spécialement sensibilisés aux questions LGBT. Je ne suis pas sûr du tout qu’ils et elles sortent du stéréotype. » Un regard hétéro sur Queer Eye et la boucle serait bouclée.