Harvey Weinstein, en novembre 2011.
Harvey Weinstein, en novembre 2011. — John Carucci/AP/SIPA

ACCUSATIONS

Harcèlement sexuel: Aux Etats-Unis, ils ont l’affaire Weinstein, en France, on a l’exception culturelle?

A ce jour, aucune personnalité du cinéma français n’a été ouvertement mise en cause pour harcèlement sexuel...

  • De nombreuses comédiennes ont affirmé avoir été victimes de harcèlement.
  • Aux Etats-Unis, de nombreuses stars ont été lâchées par Hollywood après des accusations.
  • En France, les langues ont encore du mal à se délier.

Kevin Spacey, Louis C.K, Woody Allen… Les têtes tombent à Hollywood depuis le séisme provoqué par le scandale sexuel de l’ affaire Weinstein au mois d’octobre. L’onde de choc s’est répandue jusqu’en Europe. La Suède a son « Weinstein suédois » : Jean-Claude Arnault, installé en Suède depuis quarante ans et très influant dans le monde des lettres, est accusé de harcèlement, de tentatives de viol et de viols par 18 femmes, rappelle L’Express. En parallèle, 456 comédiennes suédoises ont dénoncé dans une tribune les violences sexuelles et la « culture du silence » dans leur travail. Et en France que se passe-t-il ? Pas grand-chose.

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A ce jour, aucune personnalité du cinéma n’a été ouvertement mise en cause pour des faits semblables à ceux reprochés à l’ancien magnat de Hollywood. Les langues se délient dans le monde politique (Gérald Darmanin est visé par une plainte pour viol), les médias (Frédéric Haziza à LCP, un cadre de Sud Ouest), mais rien dans le septième art. A croire qu’on vit une autre exception culturelle…

La « séduction à la française »

Pourtant, de nombreuses actrices -Isabelle Adjani, Juliette Binoche, Julie Delpy, Mélanie Laurent - ont avoué avoir été victimes de harcèlement au cours de leur carrière. Si le cinéma américain n’a pas la même échelle financière qu’en France, si les producteurs n’ont pas les mêmes pouvoirs des deux côtés de l’Atlantique, les prédateurs existent bien dans l'Hexagone. Alors pourquoi les comédiennes taisent-elles le nom de leur agresseur ?

« La première question à se poser c’est : est-ce typiquement franco-français ou caractéristique du cinéma ? », s’interroge Claire Serre-Combe, copilote du collectif femme mixité de la CGT spectacle. « Je n’ai pas l’impression que ce soit propre au cinéma vu le mouvement Time’s Up aux Etats-Unis, mais plutôt français. On est englué dans cette idée de "séduction à la française" », explique celle qui a lancé  L’envers du décor à la suite de l’affaire Weinstein, un site qui permet aux femmes et aux hommes harcelés dans le milieu artistique de témoigner.

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De nombreux intellectuels -et notamment la tribune des 100 femmes dans Le Monde- convoquent cette fameuse drague dite « à la française », une forme de libertinage mélangée à de la galanterie. « La liberté d’importuner indispensable à la liberté sexuelle », écrivent les signataires parmi lesquelles on trouve Catherine Millet et Catherine Deneuve. Et ce texte illustre une vision péjorative de la victime de la société. Les comédiennes craignent d’être estampillées comme des victimes, de ne plus trouver de travail. « Quand une seule femme accuse, elle est décrédibilisée et ça se finit souvent mal pour elle », reprend Claire Serre-Combe. L’affaire Harvey Weinstein était exemplaire car de nombreuses actrices se sont exposées.

« En France, il existe une tolérance au nom de l’art »

Après le scandale, Hollywood a tout remis à plat. Le monde du cinéma a pris ses distances avec de nombreuses stars et notamment avec Woody Allen, accusé par sa fille adoptive Dylan Farrow d’agression sexuelle. En France, les réactions sont tout autres. Stéphane Cellérier, son distributeur français souligne qu’« il n’y a jamais eu aucune preuve de sa culpabilité », alors que vient de sortir Wonder Wheel. L’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, prend même la défense du réalisateur new-yorkais sur Twitter. « I love you », a-t-il écrit en commentaire d’une photo des deux hommes l'un à côté de l'autre.

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« En France, il existe une tolérance au nom de l’art », note Claire Serre-Combe avant de prendre un autre exemple qui n'aurait probablement pas eu lieu outre-Atlantique depuis l'avènement du hashtag #metoo et du mouvement Time's Up. « Aujourd’hui, nous avons un ministre (Gérald Darmanin) accusé de viol qui reçoit une standing-ovation à l’Assemblée nationale », observe-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix. La chape de plomb pèse toujours.