A Sundance, #MeToo veut passer du mouvement au changement

CULTURE Au grand festival américain du film indépendant, la voix des femmes domine les conversations...

Philippe Berry, à Park City

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L'équipe du documentaire «Seeing Allred» (Roberta Grossman, Marta Kauffman, Gloria Allred et Sophie Sartain) au festival de Sundance, le 22 janvier 2018.
L'équipe du documentaire «Seeing Allred» (Roberta Grossman, Marta Kauffman, Gloria Allred et Sophie Sartain) au festival de Sundance, le 22 janvier 2018. — Buckne/Deadline/Shutter/SIPA

Dans 20 ans, on ne se souviendra pas de cette édition du festival de Sundance pour ses films. Mais 2018 restera comme l’année 0 post-Harvey Weinstein, dominée par la parole des femmes libérée par les mouvements #MeeToo et #TimesUp. Sur toutes les lèvres, le même message, résumé par l’actrice Tessa Thompson : que cette vague de témoignages qui déferlent aille au-delà du simple moment et « provoque un changement systémique » à Hollywood et dans la société. Et il y a du boulot.

« Le changement est inévitable et il va arriver. Je suis assez optimiste », a lancé Robert Redford en ouverture du festival. Le président du Sundance Institute en est persuadé, « Harvey Weinstein était un moment, une époque. Nous allons dépasser cela ». « Certains de ces incidents se sont déroulés pendant Sundance, je veux le reconnaître devant vous », a poursuivi la directrice du festival, Keri Putnam, faisant allusion aux accusations de l’actrice Rose McGowan, qui affirme avoir été violée par le producteur en 1997 à Park City.

Un film sur trois en compétition réalisé par une femme

Alors que le nombre de réalisatrices en compétition à Cannes se compte en général sur deux doigts, Sundance a montré l’exemple, avec plus d’un film sur trois sélectionnés (38 %) réalisé par une femme. On a vu des documentaires consacrés à l’avocate féministe Gloria Allred, à la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg ou encore à l’actrice Jane Fonda. The Tale, dans lequel la réalisatrice Jennifer Fox examine ses mémoires refoulées des abus sexuels qu’elle a subis à 13 ans, a reçu une standing ovation. Revenge, la fable vengeresse ultra-violente de la réalisatrice française Coralie Fargeat, dans laquelle Matilda Lutz chasse ses porcs, a été applaudi par les journalistes. Et même s’il a été réalisé par les frères Zellner, Damsel émascule comme jamais le western avec l’actrice Mia Wasikowska qui n’a rien d’une demoiselle en détresse. Certains de ces films seront visibles en France au cinéma et sur la chaîne Sundance TV au cours des mois à venir.

« Que le changement aille jusqu’en bas »

Si ces changements sont un début, ils ne vont pas assez loin. « On a eu assez de discussions, il faut passer à la politique », a plaidé Tessa Thompson lors du brunch des Femmes à Sundance. Maggie, une jeune volontaire du festival, acquiesce mais elle reste circonspecte : « C’est bien de voir Ellen Pompeo se battre pour son contrat à 20 millions de dollars dans Grey’s Anatomy ou Jennifer Lawrence revendiquer la parité salariale. Mais il faut que le changement aille jusqu’en bas, pour tous les anonymes, les assistants et les scénaristes qui peinent à boucler leurs fins de mois. »

La résistance s’organise. Depuis quelques jours, un Google Doc circule dans lequel des employés de l’industrie hollywoodienne partagent anonymement leur salaire, afin de pouvoir réaliser un état des lieux. Coralie Fargeat est confiante : « Il y aura un avant et un après. Malgré les inévitables soubresauts, on ne reviendra plus en arrière. »