L'Américain Richard Corben sacré Grand Prix à Angoulême pour l'ensemble de sa carrière

BD L’artiste américain vient d’être élu Grand Prix du festival d’Angoulême à l’issue du vote d’une majorité des auteurs professionnels de BD…

De notre envoyé spécial à Angoulême, Olivier Mimran

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Extrait de "Rat God" et autoportrait de Richard Corben
Extrait de "Rat God" et autoportrait de Richard Corben — © R. Corben & éd. Délirium 2018
  • Huit jours après la présentation d’une short list de trois finalistes, le Français Emmanuel Guibert et les Américains Chris Ware et Richard Corben, c’est ce dernier qui l’a emporté.
  • Son éditeur français explique les raisons qui ont pu faire pencher les votes des professionnels en sa faveur, alors qu’il reste peu connu du grand public après cinquante ans de carrière.
  • L’Américain, dont les récits de SF, d’horreur et de «fantasy» ont toujours été nourris par de pop culture, se distingue notamment par un univers graphique et des dessins très réalistes.

Le 45e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême connaît déjà son Grand Prix alors que la manifestation n’ouvre officiellement ses portes que demain :  Richard Corben a été plébiscité par les auteurs et dessinateurs professionnels pour succéder au suisse Cosey, Grand Prix 2017.

>> Grand Prix d'Angoulême: Chris Ware, Emmanuel Guibert et Richard Corben en ultimes prétendants

Peu connu du grand public, cet artiste hors norme fait pourtant une quasi-unanimité auprès des familiers du 9e Art. « Cela fait d’ailleurs plusieurs années qu’il fait systématiquement partie des favoris au Grand Prix », confirme Laurent Lerner, le fondateur des éditions Délirium qui ont publié en français les derniers ouvrages de l’Américain. Il est vrai que cet auteur complet a une sacrée carrière d’une cinquantaine d’années derrière lui : né dans le Missouri en 1940, Corben a commencé à publier du comics underground dès l’âge de 27 ans. Et il n’a, depuis, jamais arrêté de dessiner.

Un spécialiste de la SF, de l’horreur et de la fantasy

« Son relatif anonymat est dû à plusieurs paramètres, explique Laurent Lerner : le principal, c’est que c’est un auteur de genre et ça, ça réduit forcément votre lectorat. Corben a en effet le plus souvent signé des récits de SF et d’horreur (dès 1970, pour les magazines américains Eery, Creepy et Vampirella, que les éditions Délirium compilent régulièrement) avant de se lancer dans la fantasy grâce… à des Français, puisque c’est au défunt magazine Métal Hurlant qu’il a proposé ses premières sagas fantastiques (dont certaines, comme Den, étaient aussi teintées d’une touche d’érotisme).

Un artiste droit dans ses bottes

Deuxième raison de la méconnaissance de son œuvre par le grand public, son indépendance. « Dans les années 1980, il a commencé à rencontrer du succès avec Den, et beaucoup pensaient qu’il allait devenir l’une des rares stars de l’époque, souligne Laurent Lerner. Mais encore une fois, Richard Corben est quelqu’un d’aussi indépendant humainement qu’artistiquement, qui toujours travaillé avec des éditeurs indépendants ou s’est auto-publié, renonçant au soutien technique et financier de grosses structures. »

C’est d’autant plus regrettable que l’homme est un auteur complet. « On focalise beaucoup sur la première perception qu’on a de son univers artistique, à savoir le graphisme. C’est normal, c’est visuellement très très fort, son style unique – presque photographique – a toujours marqué les esprits. Mais grâce à ses acquis de réalisateur de petits courts-métrages, de mini-films d’animation, il a beaucoup travaillé sur le côté séquentiel de la narration jusqu’à devenir un excellent raconteur d’histoires. Et puis il s’est beaucoup nourri de comics, de films, de musique, enfin de tous les supports de la pop culture ».

L’injustice est désormais réparée puisque s’il a déjà été récompensé du Prix du meilleur dessinateur étranger du Festival d’Angoulême en 1976, que ses derniers albums ont fait partie de sa sélection officielle (Esprits des mortsen 2016 et Rat God en 2017), Corben y reçoit aujourd’hui la consécration suprême.

Viendra, viendra pas recevoir son prix ?

Gageons qu’elle incitera de nombreux lecteurs européens à se pencher sur l’œuvre du maître, passée comme plus récente (il se consacre essentiellement, ces dernières années, à des adaptations graphiques de récits d’Edgar Allan Poe, mais collabore aussi à la saga Hellboy de son compatriote Mike Mignola). « C’est un des derniers grands auteurs américains de BD de genre et il a tellement galéré, il est passé par tellement de hauts et de bas dans sa carrière que ce qui lui arrive est fabuleux et devrait réjouir tous les amateurs de BD, qu’ils soient fans de Corben ou pas. »

Quant à la question de sa réaction – prévenu, il ne s’est pas encore manifesté –, Laurent Lerner est confiant : « le connaissant, je suis sûr qu’il est extrêmement heureux d’être le nouveau Grand Prix du Festival d’Angoulême, qu’il tient pour l’événement consacré à la bande dessinée le plus important au monde. Pour autant, je ne pense pas qu’il vienne pour cette édition, car le voyage serait éprouvant pour cet homme âgé de 77 ans. Mais j’imagine qu’il tiendra à assurer physiquement sa présidence l’an prochain ». On l’espère aussi, pour lui dire toute notre admiration et le féliciter pour ce sacre ô combien mérité.