Naoki Urasawa à Angoulême: «Le manga peut-il changer le monde? Tezuka a changé le mien»

INTERVIEW Naoki Urasawa, l'un des auteurs les plus importants du manga morderne, est à l'honneur du festival d'Angoulême avec une expo, une master class et un long entretien à «20 Minutes»...

Propos recueillis par Vincent Julé

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Les héros de «20th Century Boys», le chef d'oeuvre de Naoki Urasawa, mangaka à l'honneur du Festival d'Angoulême 2018

Les héros de «20th Century Boys», le chef d'oeuvre de Naoki Urasawa, mangaka à l'honneur du Festival d'Angoulême 2018 — Naoki Urasawa / Studio Nuts

Il est souvent qualifié de maître du suspense. Le titre, aussi juste et honorifique soit-il, reste pourtant réducteur pour rendre compte du travail de Naoki Urasawa. Disons même « l'art de Naoki Urasawa » pour faire écho au titre de l’exposition que lui consacre le festival d’Angoulême jusqu’à dimanche, avant une reprise à l’Hôtel de ville de Paris du 13 février au 31 mars 2018.

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En trente ans de carrière, Naoki Urasawa a signé parmi les séries les plus emblématiques du manga moderne, de Monster à Billy Bat en passant par peut-être son chef-d’œuvre 20 Century Boys. Des thrillers policiers et fantastiques qui se muaient en fresques mythologiques et études de caractères, le tout transcendé par un trait singulier et un découpage puissant.

De sa passion pour Osamu Tezuka, dont il revisite Astro le petit robot dans Pluto, à la culture otaku émergente des années 1960 dans 20th Century Boys, l’auteur fait du dessin une affaire personnelle, et le meilleur moyen pour parler de l’enfance, du mal, de l’identité, de l’art, du futur… Des thématiques qu’il abordera lors d’une master class et d’une rencontre ce week-end à Angoulême, et sur lesquelles il s’est confié à 20 Minutes.

La France et le Festival d’Angoulême vous honorent la même année qu’Osamu Tezuka, le Dieu du manga et votre référence absolue. Ça vous fait quoi ?

C’est un très grand honneur de pouvoir présenter mes œuvres la même année, dans le même festival international de la bande dessinée qu’Osamu Tezuka. Il m’a fait rêver enfant, je voulais faire comme lui, devenir mangaka comme lui. Cette exposition est donc un grand plaisir. Tezuka continue d’ailleurs à être mon Dieu, et un père. Mais avec l’âge, je me rends compte qu’il était aussi un homme. J’ai 58 ans, et il est mort à 60. C’est comme s’il me restait deux ans non pas à vivre, mais à vivre dans son ombre. La prise de conscience de sa mortalité l’a humanisé à mes yeux, il est devenu non seulement un maître en tant que mangaka, mais aussi en tant qu’être humain.

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Vous êtes présenté comme le maître du suspense, mais vous avez avant tout connu le succès au Japon avec les séries sportives Yawara et Happy ! Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce genre ?

Il existe beaucoup de mangas sur le sport, tous les sports, et l’on peut penser que c’est un passage obligé pour certains auteurs, mais je n’ai jamais été invité ou forcé à dessiner une série. J’ai toujours fait ce que je voulais, ce sont mes œuvres, pas des commandes. Si je dis souvent que j’ai été influencé par Osamu Tezuka à l’enfance, puis Katsuhiro Otomo [Akira] à l’adolescence, ils ne sont pas pour autant les deux auteurs que j’aime. J’ai lu beaucoup de mangas, à l’instar du travail d’Ikki Kajiwara et ses mangas Ashita no Joe, sur la boxe, et Kyojin no Hosi, sur le baseball.

Toutes proportions gardées, je comparerais les œuvres de Tezuka et Otomo à des films, pour lesquels il faut aller au cinéma, et les autres, aux séries animées que tu regardes en boucle à l’heure du goûter. Quand j’ai commencé ma carrière de mangaka, j’ai pensé que si je suivais le même chemin que Tezuka et Otomo, je serais catalogué direct comme auteur sérieux, littéraire. Je voulais éviter ça, j’ai donc réfléchi à un type de manga facile à faire pour moi, et j’ai eu l’idée de Yawara [inédit], sur le judo. Je m’y suis découvert un humour, un appétit pour la comédie et le populaire, et je pense que si je n’avais pas eu cette phase, mes œuvres suivantes n’auraient pas eu autant de succès.

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Les mangakas se plaignent parfois du rythme de production, avec 16 pages à rendre par semaine. Or, vous avez presque toujours travaillé sur deux séries en même temps. Pourquoi vous infliger ça ?

En fait, si vous regardez Tezuka, il a produit quatre fois plus de mangas que moi, donc quand j’étais petit, je pensais que c’était ça, être mangaka. Mais à dire vrai, j’ai une image idéalisée de l’auteur, de la vie d’auteur. Il doit, selon moi, pouvoir faire de la comédie et du polar, embrasser plusieurs genres différents. C’est ce mangaka-là que j’ai voulu devenir.

Monster, 20th Century Boys, Billy Bat… Vous partez souvent d’un événement anecdotique pour finalement rencontrer et raconter le destin de toute l’humanité. C’est ambitieux, non ?

Mon objectif est le même pour chaque série, raconter l’état des êtres humains, c’est ce qui m’a toujours intéressé le plus. Dès que je me lance dans une histoire, je me demande jusqu’où peut aller ce voyage, jusqu’où je peux aller. Si j’imagine la vie d’un Japonais au Japon, je vais immédiatement penser qu’au même moment, un Français vit autre chose. Et si cinq ans plus tard, ils se rencontraient ? J’aime entremêler les destins, c’est ainsi que j’écris mes histoires.

Dans vos œuvres, vous n’hésitez pas à multiplier les références culturelles, à mettre en scène l’art et même le manga. Pourquoi ?

Les mangakas parlent souvent de ce qu’ils aiment, Yoichi Takahashi dessine Captain Tsubasa - Olive & Tom depuis plus de trente ans parce qu’il est fan de foot. Mais à la réflexion, ce n’est pas toujours le cas, c’est vrai. On a souvent pensé que j’étais un amateur d’armes, car il y en a beaucoup dans Master Keaton et Pineapple Army, mais je suis loin d’être un féru. C’est surtout qu’il faut être le plus crédible possible, qu’un connaisseur puisse te lire sans hurler.

Je me souviens d’une lettre de fan à l’époque de Pineapple Army, il me faisait remarquer une erreur dans la manipulation d’une arme, un manque d’amour pour mon sujet selon lui. J’étais choqué, et me suis promis depuis ce jour de me documenter un maximum pour que rien ne puisse faire sortir le lecteur de l’histoire.

Billy Bat pousse la mise en abyme sur l’art très loin, puisque vous y racontez comment un personnage de BD a influencé le cours de l’Histoire. C’est riche, métaphorique et exigeant, vous n’avez jamais peur de perdre le lecteur ?

Ah mince... Je me suis dit que c’est ce qui amuserait le public, d’être challengé. J’aime jouer avec la chronologie, et je trouve par exemple qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que les biographies qui commencent par l’enfance, voire les parents ou les grands-parents. Vous avez lu celle de Bob Dylan ? Il parle de ses débuts, puis le chapitre suivant de son hypothétique retraite. Il saute dans le temps. J’ai au moins ça en commun avec Bob Dylan.

Pouvez-vous nous parler de Mujirushi - Le Signe des rêves [bientôt chez Futuropolis], votre nouvelle série qui évoque la France et dont les deux premiers chapitres sont visibles à l’exposition ?

Je viens mettre un point final au dernier chapitre, donc je me sens très bien (rires). Il s’agira d’un one-shot, qui évoque à la fois la culture française, le Musée du Louvre et Iyami, un personnage de baratineur et figure célèbre de la pop culture japonaise.

Selon vous, le manga peut-il changer le monde ?

Je connais un cas où le manga a changé le monde… le mien ! Ma vie a basculé à ma rencontre avec le travail d’Osamu Tezuka, donc le manga peut au moins changer une vie.