Erika Lust, réalisatrice de films porno: «Nous devons pouvoir raconter nos histoires, nos sexualités»

INTERVIEW L'affaire Weinstein, le X américain frappé par une série de morts, la volonté politique de réguler les contenus porno sur Internet... La réalisatrice indépendante Erika Lust s'exprime sur l'industrie actuelle, et l'existence d'un autre porno...

Propos recueillis par Vincent Julé

— 

Erika Lust sur le tournage d'un de ses films X

Erika Lust sur le tournage d'un de ses films X — Erika Lust Productions

Si vous avez Netflix, vous avez sûrement déjà binge-watcher  la dernière saison de Black Mirror. Or, dans l’épisode Crocodile, une femme passe une nuit à l’hôtel et lance un film porno. Mais pas n’importe quel porno. Cela aurait pu être un détail, beaucoup n’y ont sûrement pas prêté attention, mais la série s’y attarde assez longtemps pour qu’il ne s’agisse pas d’une prise de position. Le film est réalisé par Erika Lust, l’une des rares réalisatrices et productrices de cinéma porno indépendant et féministe.

D’origine suédoise, elle s’est installée à Barcelone en Espagne il y a vingt ans, et y tourne depuis une décennie des films X via sa boîte de production. Des films où le regard de la femme, mais aussi ses désirs et ses sexualités, est toujours pris en compte, devant et derrière la caméra. 20 Minutes lui a demandé si, entre l’affaire Weinstein et la volonté politique de réguler certains contenus web, il n’était pas aussi temps (#timesup) pour un autre porno. Un bon porno ?

>> Pornographie: Un acteur de X accuse Macron de «diaboliser» le genre

A l’occasion de la journée contre les violences faites aux femmes, le président français Emmanuel Macron a accusé le porno de « faire de la femme un objet d’humiliation ». Êtes-vous d’accord ?

Oui et non. Cela dépend de quel porno il parle. Le cinéma pornographique est un média, qui montre un acte sexuel entre deux personnages… tu peux le faire de millions de manières différentes ! C’est donc problématique de dire que le porno objectifie la femme par lui-même. C’est le cas d’une certaine production, nulle et merdique, ni fait ni à faire. Mais il existe aussi du très bon porno, et je m’inclus dedans bien sûr. (rires)

Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser des films X ?

C’est simple, j’ai longtemps cherché du porno qui pouvait me plaire, en vain. A chaque film, je me disais qu’il aurait pu être fait différemment, correctement. C’est que j’ai essayé d’accomplir avec The Good Girl, mon premier court, une première expérience. J’ai proposé ma vision, et les gens ont été intéressés, ils ont apprécié que je montre une vraie relation entre deux individus. Le porno mainstream est acquis à la jouissance de l’homme, la femme doit le satisfaire. Il n’est pas jamais question d’elle, de sa sexualité, de son plaisir. Beaucoup de femmes, si ce n’est toutes, partagent ce sentiment face à l’industrie actuelle, le sentiment d’être aliénées, que ce n’est pas pour nous.

>> Morts dans le porno aux Etats-Unis: «Aujourd'hui, c'est marche ou crève», estime Ovidie

Quelle a été l’influence d’Internet sur l’industrie ? Pour le meilleur ou pour le pire ?

Le porno est aujourd’hui essentiellement construit autour des tags, une compartimentation et une fétichisation des goûts, et des gens : les black, les latina, les asian, les tiny breasts, etc. Tout le monde est mis dans une catégorie, et donc un peu déshumanisé. Or, montrer deux personnes s’envoyer en l’air, c’est montrer comment ils connectent en tant qu’êtres humains, et pas en tant que mauvais clichés. Je suis moins intéressée par les positions farfelues ou les pénétrations violentes, que par le ressenti de chacun, et comment on vit notre sexualité, nos sexualités. Cela devrait être, selon moi, le but de tout bon film porno.

Mais la majorité des films sépare les corps, pour mieux filmer les pénétrations en gros plan. Des pénétrations qui n’apportent même pas d’orgasmes aux femmes, car beaucoup ont besoin d’une simulation clitoridienne. Les jeunes grandissent avec cette représentation erronée, sont sûrs que c’est comme ça et pas autrement qu’il faut faire, et sont donc frustrés. Je reçois tous les jours des mails de femmes et d’hommes, qui pensaient s’y prendre mal, se demandaient pourquoi ils n’y arrivaient pas. Sauf que le problème ne venait pas d’eux, mais du porno qu’ils regardaient.

>> Adolescents et pornographie: «L'éducation sexuelle à l'école est fondamentale»

Comment définiriez-vous votre travail ? Un porno féministe ?

On pourrait parler d’un regard féminin, le fameux « female gaze ». Mais j’aime aussi définir mes films comme du cinéma indépendant pour adultes. Car c’est ce que je fais, je les finance de manière indépendante, il y a du sexe explicite, et comme au cinéma, j’apporte un grand souci aux personnages, à la narration, au contexte. Pourquoi et comment vont-ils coucher ensemble ?

Après, une seule définition reste réductrice. Certains parlent de porno féminin, féministe, nouvelle vague… Seule certitude, nous sommes plusieurs à vouloir véhiculer d’autres valeurs, et représenter le sexe autrement. Et il s’agit souvent de femmes, de femmes blasées par la masculinité du porno mainstream. Les hommes y ont tous les pouvoirs, ils sont acteurs, agents, producteurs, directeurs… Que l’on ne me réponde pas que les vraies stars sont les femmes, qu’elles gagnent plus d’argent que leurs partenaires masculins, car c’est du bullshit. Au final, ce sont les hommes qui se font le plus d’argent dans ce business.

>> A lire aussi : Le blocage du porno en ligne pour les mineurs, une bonne idée?

Vous tournez parfois avec des acteurs et actrices mainstream, que vous disent-ils ?

Qu’ils préfèrent tourner avec moi. Il y a une meilleure énergie, un plus grand respect. Certains sont même fiers, ils me disent qu’ils pourraient montrer le film à leur mère (rires). Car il est plus beau, il a un message. Nous devons pouvoir raconter nos histoires, nos sexualités, et cela implique plus de diversité de couleur, d’âge, de physique à l’écran, ainsi que de meilleures conditions en coulisses. Ce mouvement éthique tient du même éveil des consciences que pour l’industrie agroalimentaire. Quand tu découvres comment la nourriture est produite, tu te dis que tu devrais changer tes habitudes alimentaires ? C’est pareil pour le porno.

Avec le projet XConfessions, vous donnez littéralement vie aux histoires, fantasmes, confessions que vous envoie le public.

Après mon premier film, les gens ont commencé à venir me voir ou à m’envoyer des mails pour me proposer des idées, et je me suis rendu compte qu’ils avaient une sacrée imagination érotique. Des histoires absentes du porno mainstream, qui choisit toujours la facilité, la paresse, avec des baby-sitters, des coachs, des mafieux… Ils doivent avoir une vie sexuelle bien ennuyeuse. (rires) XConfessions, c’est aujourd’hui plus d’une centaine d’histoires et de vidéos, d’une parodie de Mad Men au fétichisme des pieds en passant par I fucking love Ikea. Oui, une femme m’a raconté que rien ne l’excitait plus que de voir son mec monter des meubles Ikea. On en a fait un film.