Affreux, sales et méchamment mélancoliques… Les nouveaux mâles de la chanson française imposent leurs styles

HIP-HOP Eddy de Pretto, Hyacinthe, Columbine… A part le fait d’être en concert ces jours-ci, ces artistes ont en commun de pratiquer un rap sale et sombre…

Benjamin Chapon

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Le chanteur Hyacinthe Lancer le diaporama
Le chanteur Hyacinthe — Martin Colombet
  • De jeunes chanteurs et rappeurs actuellement en tournée expliquent à « 20 Minutes » leur approche sans concession de la musique.
  • Parmi les codes qu’ils remettent en cause, il y a ceux de la virilité.
  • Très à l’aise avec leurs références rap, ils veulent s’en affranchir.

Qu’ils chantent la Fête de trop, souhaitent Plus de plaie ou vantent leur Ballade sauvage, Eddy de Pretto, Hyacinthe et Columbine ont plus en commun qu’un agenda de concerts chargés. Les Parisiens pourront les entendre au  festival des Inrocks ou au  Chorus des Hauts-de-Seine, ou encore, pour Columbine, au Bataclan.

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Foda C et Ludjipeka, duo à la tête du collectif rap Columbine
Foda C et Ludjipeka, duo à la tête du collectif rap Columbine - Florent MPC

Si on peut, pour faire vite, les ranger à la case rap/chanson, ces artistes ont surtout en commun de présenter une nouvelle voix musicale radicale.

Depuis leur explosion il y a deux ans, les rappeurs de Columbine, collectif rennais aux frontières floues où Foda C et Ludjipeka se chargent seuls des morceaux, a suscité pas mal de malentendus. On les a un peu vite assimilés à un rap humoristique trash à cause du morceau Charles Vicomte.

« On ne fait pas du rap débile, expliquent-ils aujourd’hui. C’est vraiment désespérant d’être réduits à ça. On recherche des thèmes originaux, une musicalité, on évite tous les clichés et codes du rap, qui sont complètement dépassés. On travaille énormément pour exprimer notre liberté artistique. Depuis quand être différents de la masse est interdit aux artistes ? »

Des écritures sans concession

Dépasser les codes et faire une musique qui « ne ressemble à rien », c’est aussi à cela que s’attelle Hyacinthe sur son album Sarah : « Ce qui m’intéresse dans les histoires, ce sont les zones de gris, j’ai un goût pour le bizarre, le sale, le mauvais goût ou la douleur. Mais le challenge c’est d’en faire une musique accessible. Le rap aujourd’hui part dans toutes les directions. Moi, j’assume un romantisme un peu crétin, la brutalité, la tristesse. Je peux aller d’un refrain pop à des passages hyperbruitistes. Je trouve ça normal de perdre un peu les gens puisque moi aussi je suis paumé… »

Enfin, Eddy de Pretto, chanteur inspiré, sans doute par le rap, mais pas uniquement, a conçu un premier EP revêche mais sensible : « Ce qui me plaît dans les retours que j’ai, c’est que les gens adhérent ou rejettent à 100 %. Je veux leur envoyer un truc radical dans la gueule. Avec la mienne, de toute façon, t’acceptes en bloc ou tu dis non tout de suite. Je ne fais pas de charme, j’attaque. » Dans ses paroles et ses performances scéniques, il dresse le portrait d’une génération fêtarde mais pas insouciante : « Ce projet, c’est moi totalement. Je me suis mis à l’écriture pour ça, et j’y mets mes tripes, je travaille à l’incarner avec toute ma corporalité. »

Une nouvelle masculinité

Le chanteur Eddy de Pretto
Le chanteur Eddy de Pretto - Axel Morin

Parmi les codes que bouleversent ces jeunes artistes, il y a aussi ceux de la virilité. Eddy de Pretto s’en est fait une spécialité dès son tube, Kid. Jouant de la confusion des genres, il impose une sensualité qu’il définit comme « urbaine et périphérique. J’ai toujours été attiré par les squats, les zones urbaines de marge, les endroits qui n’ont pas de nom mais que, d’un seul coup, tout le monde connaît parce qu’il y a une fête. »

Hyacinthe aussi a une approche décomplexée de l’érotisme et ne se reconnaît pas dans les codes virils habituels du hip-hop : « Moi je suis très romantique, très amoureux. La Sarah du nom de l’album c’est ma copine. Certains doutent de ça parce qu’il y a quelque temps, je jouais pas mal de la vulgarité, ça me plaisait bien. Mais j’ai remarqué que ça ne marchait plus comme une rupture et que ça cachait le reste des paroles. Les gens se focalisent toujours sur l’horreur, l’outrance. Il faut bien doser tout ça. »

Pas peur d’être méchants

« Le rap doit rester un exutoire », répondent en chœur les Columbine quand on les interroge sur la violence de leur nom ou de certains titres. « On parle surtout de notre vie, de notre vécu, et c’est ça qui touche les gens, mais la violence, ça fait partie d’un tout, on ne peut pas l’occulter. » Eddy de Pretto assume aussi les choses « pas bien jolies » qu’il raconte dans ses chansons : « Je crois que le public est assez mûr pour entendre ces paroles. Je ne cherche pas à choquer mais à être sincère, dans ce qui me passe par la tête, il y a parfois de la méchanceté. »

Hyacinthe y voit une manière de « survivre à la scène. Si tu veux y être toi-même, ne pas te contenter de jouer un personnage, comme la plupart des rappeurs, il faut que les thèmes de tes chansons reflètent toutes tes émotions. » Chez Columbine, on se flatte de dépasser les vieux codes du hip-hop « qui n’ont pas tellement évolué depuis dix ans. On kiffe le rap français mais il pourrait encore se diversifier. Notre force, c’est nos différences. Nous, on a choisi de parler de manière crue de notre communauté, de notre vécu, justement pour s’en extirper. Ecoute bien les textes, regarde bien les trajectoires, tu verras que les rappeurs sont des sages. »