Le juge qui a libéré Bertrand Cantat: «Je le crois plongé dans une culpabilité profonde»

ECLAIRAGE Philippe Laflaquière, le juge qui a libéré Bertrand Cantat il y a dix ans a donné une interview dans laquelle il commente les «passions» suscitées par Bertrand Cantat...

C.B.

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Bertrand Cantat au Printemps de Bourges le 24 avril 2014.
Bertrand Cantat au Printemps de Bourges le 24 avril 2014. — GUILLAUME SOUVANT/AFP

Il y a dix ans, Bertrand Cantat sortait de prison après y avoir passé trois ans pour le meurtre de sa compagne, l’actrice Marie Trintignant. En janvier 2010, son épouse Kristina Rady se suicidait après avoir affirmé qu’il l’avait frappée. Le tollé provoqué par la Une des Inrocks sur le chanteur cette semaine, montre que son image violente éclipse toujours sa musique aujourd’hui. Le juge qui a libéré Bertrand Cantat a donné une interview au Parisien dans laquelle il donne sa perception de l’homme.

Philippe Laflaquière revient sur le traitement judiciaire qui a été fait de l’affaire « exceptionnelle qui pourtant a été traitée de manière tout à fait normale » en livrant la perception qu’il a de Bertrand Cantat. « Je garde le souvenir d’un homme à l’apparence juvénile, réservé, fragile, rongé par la culpabilité, conforme au portrait qu’en avaient fait les experts psychiatrique et psychologique que j’avais désignés, affirme l’ancien vice-président de l’application des peines à Toulouse. De nombreux mois s’étaient écoulés depuis le drame, mais il ne comprenait toujours pas comment il en était arrivé à commettre l’irréparable. »

«Un soudain déchaînement de violence»

Des explications sur les faits qui ont provoqué la mort de Marie Trintignant, Philippe Laflaquière n’en a pas plus que Bertrand Cantat. « Il a évoqué une altercation avec sa compagne, une bousculade au cours de laquelle il a été projeté contre un angle de porte, se souvient le juge. Il a éprouvé une très vive douleur dans le dos qui a provoqué en lui un soudain déchaînement de violence, de puissantes gifles dont les conséquences furent terribles. Est-il nécessaire de rappeler qu’il a été condamné à Vilnius pour "coups mortels" et non pour homicide volontaire ? Il est donc inexact de le présenter comme un "meurtrier", ou pire comme un "assassin", toujours cette dictature de l’émotion. »

En ce qui concerne son séjour en prison, ça a été « beaucoup plus pénible qu’il ne l’imaginait lorsqu’il a demandé son transfert en France pour se rapprocher de sa famille ». Et le juge de préciser : « Dans les premiers temps, un climat de représailles et de menaces autour de sa personne ; il se sentait en danger, et il n’avait sans doute pas tort, ce qui avait décidé la direction de la prison à lui affecter deux co-détenus comme "gardes du corps". Et puis plus tard, alors que la situation s’était apaisée, la violation de son intimité, ce véritable reportage photographique sur tous les moments de la vie carcérale du célèbre détenu. A partir de cette publication, il s’est refermé sur lui-même, limitant ses contacts. »

«J'aurais pu le libérer un an auparavant»

Pourtant, Philippe Laflaquière estime que le chanteur n’a pas bénéficié d’un traitement de faveur lors de sa libération. « Son dossier remplissait tous les critères exigés par la loi : comportement irréprochable, psychothérapie, indemnisation complète des parties civiles, et bien sûr une activité professionnelle à la sortie, rappelle-t-il. Il avait accompli la moitié réelle de la peine, seuil plus sévère que celui prévu par la loi. Prenant en compte les réductions de peine, j’aurais pu le libérer un an auparavant. Il n’a pas demandé une dérogation à cette jurisprudence, il voulait être traité comme tout autre détenu. » Face aux pressions, le juge explique que Bertrand Cantat n’est pas, selon lui, un « symbole des violences conjugales ».

Puis vient, en 2010, le suicide de l’épouse de Bertrand Cantat. Le juge confie en avoir « été bouleversé ». « J’avais rencontré une femme positive, dynamique, lumineuse, précise-t-il. J’ai pensé à ses enfants comme j’ai pensé aux enfants de Marie Trintignant. A titre personnel, ce drame m’a d’autant plus marqué le jour où j’ai découvert sur Internet le "communiqué officiel" d’une avocate en mal de célébrité, me présentant en quelque sorte comme "co-responsable" du suicide de l’épouse de Cantat. »

«Sa libération s'est déroulée sans le moindre incident»

Quant à son retour dans la lumière, le juge n’y voit pas de problème particulier. « Je n’ai pas à porter un jugement d’ordre moral sur le choix qu’a fait Cantat de revenir dans la lumière, estime-t-il. Je constate seulement que sa libération s’est déroulée sans le moindre incident. Par la suite, il m’a semblé que son retour sur la scène publique s’est déroulé de manière progressive, discrète, décente. Bien sûr, la discrétion est la règle pour la réinsertion de condamnés à de longues peines, c’est aussi une condition pour que s’exerce le "droit à l’oubli". »

Philippe Laflaquière regrette tout de même que la célébrité de Bertrand Cantat l’empêche de profiter de ce droit à l’oubli, « comme le montre la polémique de ces derniers jours. De toute façon, lui-même n’oubliera jamais ses actes. Depuis une certaine nuit de juillet 2003, je le crois plongé dans une culpabilité profonde, une souffrance inextinguible, une prison intérieure dont aucun juge ne pourra le libérer. »