«Gauguin - L'Alchimiste»: Une même expo à Chicago et Paris mais deux visites différentes

ART Organisée conjointement par des musées français et américain, l’exposition « Gauguin - L’alchimiste » qui a ouvert ce mercredi au Grand Palais n’est pas tout à fait la même à Paris qu’à Chicago. Explications…

Fabien Randanne

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Face à la toiles «Femmes de Tahiti» de Paul Gauguin au Art Institute de Chicago en juillet 2017 (à g.) et au Grand Palais de Paris, en octobre 2017.
Face à la toiles «Femmes de Tahiti» de Paul Gauguin au Art Institute de Chicago en juillet 2017 (à g.) et au Grand Palais de Paris, en octobre 2017. — Fabien Randanne - GINIES/SIPA
  • « Gauguin - L’Alchimiste » est à l’affiche du Grand Palais (Paris 8e) jusqu’au 22 janvier 2018.
  • Elle a auparavant été présentée à l’Art Institute de Chicago mais bien que son noyau soit commun à celle de Paris, elle ne proposait pas la même expérience aux visiteurs.
  • L’exposition à Paris comprend plusieurs toiles qui n’étaient pas à Chicago, et les œuvres ne sont pas mises en valeur de la même manière.

Ce moment gênant où tu as pris deux heures pendant tes vacances d’été à Chicago pour visiter une expo à l’Art Institute et que tu apprends en sortant que la même expo sera quatre mois plus tard à l’affiche à Paris, à une poignée de stations de métro de chez toi. C’est, en gros, ce qui m’est arrivé en juillet de l’autre côté de l’Atlantique, certain que voir autant d’œuvres de Gauguin rassemblées au même endroit était une occasion qui ne se représenterait pas de sitôt. Or, Gauguin - L’Alchimiste est visible depuis ce mercredi et jusqu’au 22 janvier au Grand Palais (Paris 8e), l’exposition étant organisé conjointement entre l’Art Institute et les musées parisiens d’Orsay, de l’Orangerie et du Grand Palais.

Pas de quoi en faire un drame non plus, je vous l’accorde (je vous vois déjà faire chauffer votre clavier dans les commentaires sous l’article). D’ailleurs, je ne regrette en rien la visite in english de Gauguin - Artist as Alchimist qui m’a ouvert les yeux sur l’étendue du travail de l’artiste que j’avais hâtivement jugé comme un peintre « décoratif » - genre « le gars qui peint des Tahitiennes ». Peintures, céramique, gravures, sculptures… Plus de 200 œuvres étaient réunies pour mettre en lumière les sources d’inspiration et les motifs récurrents de cet autodidacte, bien plus avant-gardiste que certains ne le pensent.

« Les musées russes, qui ne prêtent rien aux américains, nous ont fourni six œuvres »

Il n’empêche, lorsque je m’entretiens au téléphone avec Ophélie Ferlier-Bouat l’une des commissaires de cette exposition, je la joue blasé (Parisien, quoi) : « Il ne doit pas y avoir beaucoup d’intérêt à ce que je revoie cette expo que j’ai déjà vue… » De l’autre côté du combiné, elle lève peut-être les yeux au ciel : « Si vous venez au Grand Palais, vous verrez une exposition différente. Forcément, ce n’est pas la même scénographie parce que l’espace n’est pas le même mais, surtout, on a des œuvres qui n’étaient pas à Chicago. Le musée de l’Ermitage (Saint-Petersbourg) et le musée Pouchkine (Moscou) nous ont fourni trois toiles chacun. Il faut savoir que les musées russes ne prêtent pas à leurs homologues américains… » Un relent de guerre froide au bénéfice de ceux qui découvriront l’expo à Paris. « Le noyau dur est commun, mais ce qui nous différencie aussi, ce sont les œuvres que l’on met en relation les unes avec les autres. L’Art Institute proposait d’autres associations. »

A g. une femme observe une toile de l'exposition «Gauguin - Artist as Alchemist» en juillet 2017 à l'Art Institute de Chicago. A dr., en octobre 2017, la version française de la même exposition, au Grand Palais, à Paris.
A g. une femme observe une toile de l'exposition «Gauguin - Artist as Alchemist» en juillet 2017 à l'Art Institute de Chicago. A dr., en octobre 2017, la version française de la même exposition, au Grand Palais, à Paris. - Fabien Randanne - GINIES/SIPA

Je suppose alors qu’il a fallu adapter les panneaux explicatifs pour le public américain, bien moins familier de Paul Gauguin que les Français. « Pas forcément, me détrompe Ophélie Ferlier-Bouat. Il fait partie des artistes que les Américains connaissent bien. En revanche, nos confrères, là-bas, avaient des doutes sur le titre de l’expo, "L’Alchimiste". Ils nous disaient que ça faisait trop intello. » Elle reprend : « Je dirais qu’en France on a presque plus contextualisé : on a mis davantage d’œuvres "de comparaison" qui montrent d’où vient Gauguin. On met son travail en rapport avec celui de Pissaro ou de Degas. »

L’obscurité à Paris, la luminosité à Chicago

Au Grand Palais, la scénographie mise beaucoup sur l’obscurité quand le musée de Chicago osait les murs aux couleurs lumineuses rappelant les teintes saturées des toiles de Gauguin. Les œuvres exposées ne sont pas non plus mises en valeur de la même manière. Le Bois de la Maison du jouir, par exemple, qui ornait l’entrée de sa maison aux îles Marquises, apparaît comme une sorte d’arche dans le parcours parisien alors qu’à Chicago, il était présenté plus platement, contre un mur, en toute fin de visite.

Le «Bois de la Maison du jouir» exposé à l'Art Institute de Chicago (à g) et au Grand Palais à Paris.
Le «Bois de la Maison du jouir» exposé à l'Art Institute de Chicago (à g) et au Grand Palais à Paris. - Fabien Randanne - GINIES/SIPA

Le visiteur trouvera aussi à Paris, au seuil de la première salle, une chronologie biographique bien utile car, de l’autre côté de l’Atlantique, après avoir indiqué qu’il était marié et avait des enfants, les références à sa famille s’évaporaient très vite. « La biographie, ce n’est pas le cœur du sujet de l’exposition. Et si on veut traiter du rapport de Gauguin aux femmes, on a de quoi faire une expo entière », répond Ophélie Ferlier-Bouat au sujet de la polémique sur la pédophilie de l’artiste qui avait fait d’une ado de 13 ans sa vahiné. Un fait invisibilisé dans le film Gauguin – Voyage de Tahiti, sorti en septembre et que je suis sûr de ne pas aller revoir. Contrairement à l’exposition Gauguin – L’Alchimiste propice à une contre-visite au Grand Palais.