Mots étrangers, féminisation... Le «Khey» Alain Rey nous rassure: «La langue française n'est pas en péril»

VOCABULAIRE Pour les 50 ans du «Petit Robert», Alain Rey fait le point sur la santé de la langue française…

Maria Aït Ouariane

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Alain Rey, cofondateur du Petit Robert, 2011.
Alain Rey, cofondateur du Petit Robert, 2011. — ANDERSEN ULF/SIPA

Pour ses 50 ans Le Petit Robert  multiplie les éditions spéciales, dont une avec 22 œuvres originales de l’artiste Fabienne Verdier. Le cofondateur du dictionnaire, Alain Rey, 82 ans à également publié 200 drôles de mots qui ont changé nos vies depuis 50 ansl’occasion était trop belle pour faire un point sur l’état de santé de notre bonne vielle langue française avec l’un de ses plus ardents défenseurs.

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Comment avez-vous réussi à choisir ces 200 mots qui témoignent des 50 dernières années ?

D’édition en édition, le Petit Robert est mis à jour et cet anniversaire était l’occasion de faire un point. Il y avait un ensemble de données qu’il était intéressant de réunir de manière un peu ludique avec tous les domaines qui ont meublé les cinquante dernières années. Comme le numérique entre l’apparition et la disparition du minitel, l’apparition des ordinateurs, celle de la souris… Avec un groupe de collaborateurs, on a voulu aussi donner l’idée de la mondialisation du français. On parle toujours de la mondialisation comme d’une catastrophe pour le français avec le triomphe de la langue anglaise mais on oublie que le français a fourni énormément de mots aux autres langues voisines y compris à l’anglais. C’est un mouvement réciproque.

Ces mots provenant de l’étranger enrichissent donc la langue française ?

Oui. Les langues ne sont pas faites pour rester immobile. Une langue vivante comme l’anglais ou le français, ou bien elle se fige et périclite, ou bien elle se modifie, s’enrichit. Cela peut être un enrichissement positif quand ce sont des choses nouvelles qui sont nommées. Cela peut être un enrichissement de mode quand ce sont des choses que l’on pourrait très bien désigner avec un mot existant en français. Il y a quelques années, il y a eu beaucoup de nouveaux mots avec le langage des jeunes en verlan. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins créatif avec surtout des mots empruntés à l’arabe du Maghreb, aux langues africaines ou créoles… Ces apports peuvent faire peur car ils font bouger la langue, mais ils sont le témoignage de la vitalité du français.

Êtes-vous favorable à la féminisation des titres ou noms de métier ?

Oui, même si elle se fait au détriment de la grammaire traditionnelle. La féminisation est une nécessité sociale parce que la langue n’est pas faite pour dominer la société, c’est la société qui fait la langue. Il n’y a rien de plus démocratique que la langue. C’est pour ça que je suis hostile aux puristes académiciens qui gueulent comme des putois quand il y a une nouvelle façon de s’exprimer. S’il n’y avait pas de nouvelles façons de s’exprimer, le français serait figé et s’il était figé, il serait en péril, ce qui n’est pas le cas.

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Que pensez-vous de l’écriture inclusive ?

L’intention en est généreuse, mais l’application aurait beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages. L’orthographe française est déjà assez compliquée pour ne pas ajouter des dévissages avec des points, par ailleurs laids, et souvent impossible à « lire » oralement. Et il faudrait créer de nouveaux pronoms, si on ne veut pas de « il.elle », « ils.elles » dès qu’on ignore le « genre » des personnes en cause. Et qu’est-ce qu’on fait pour « tu », « vous », qui ne sont pas « genrés ». Ce serait une usine à gaz, sans garantie sur la qualité de ce gaz. La ministre de la Culture s’est dit « réservée ». C’est prudent, mais il faut parfois savoir dire « non ».

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Est-ce que cela devient de plus en plus difficile selon vous d’éditer Le Petit Robert avec cette langue qui ne cesse de se mouvoir et de s’agrandir ?

On a une veille permanente qui est beaucoup plus facile maintenant grâce à internet qui permet de suivre les mouvements de la langue. On retient les éléments nouveaux quand ils sont devenus très courants. C’est-à-dire qu’à partir du monde où un mot transite par la télévision, par la radio et les journaux, imprimés ou sur écran, on ne peut pas faire comme si ces mots n’existaient pas. Le principal, c’est souvent un changement de sens surtout. « Radicaliser » par exemple, c’est un terme qui existait bien avant les problèmes de Daesh mais il a pris une valeur tout à fait particulière.

Mais un mot qui rentre dans le dictionnaire, il se retrouve un peu « gravé dans le marbre », non ?

Le dictionnaire est devenu quelque chose de mouvant mais avec un côté stable grâce au vocabulaire traditionnel hérité et les mots courants. De l’autre, on a des mots qui circulent dont on ne connaît pas toujours le sens. Si c’est un mot de médecin et seulement de médecin, il n’est pas dans le dictionnaire. Si c’est un mot que le médecin partage avec le malade et que ce dernier est obligé de le comprendre s’il veut savoir dans quel état il est, à ce moment-là il faut le mettre dans le dictionnaire.

Vous ne craignez pas que le dictionnaire papier ne disparaisse au détriment des dictionnaires électroniques ?

Je ne pense pas, mais ça, c’est une opinion personnelle. A la lumière de mes expériences dans le monde entier, j’ai l’impression que la chose imprimée va rester importante pour beaucoup de gens même si, évidemment, il est de plus en plus concurrencé dans certains domaines. Il y a quelque chose d’irremplaçable dans le livre, parce qu’il offre un parcours labyrinthique qui permet ce qu’on appelle, d’après l’anglais, la sérendipité, c’est-à-dire de trouver des choses auxquels on n’avait pas pensé. Alors qu’avec l’informatique vous ne trouvez que si vous avez la bonne question. Si vous ne savez pas formuler la question, vous ne trouvez aucune réponse, vous avez un excès d’information qui n’est pas hiérarchisé, dans lequel il y a dû très bon mais aussi des conneries monumentales. Le choix reste quelque chose de fondamental et, ça, l’informatique ne le fait pas. Au contraire, elle accumule.

On vous a vu sur YouTube récemment slamé avec les rappeurs Big Flo et Oli ainsi qu’avec le youtubeur Squeezie, ça s’est passé comment ?

 

Squeezie m’a raconté qu’il cherchait des mots que ses copains rappeurs et lui ne connaissaient pas pour mettre dans les raps, et aussi pour dire aux jeunes qu’il y a des mots qui leur sont inconnus mais qui sont intéressants, qui disent des choses. Je leur ai donné des mots pour faire un rap, ils ont fait pareil pour que je fasse un slam. Il se trouve que ceux qui regardent ça sont des millions, apparemment. C’est une manière de montrer aux jeunes que ce n’est pas seulement l’ennui d’apprendre le mot français avec sa grammaire mais que ça peut être aussi un plaisir parce que ça permet d’enrichir son expression, de faire des poésies en mettant un mot que les copains ne connaissent pas. On montre aussi que le dictionnaire ce n’est pas un cimetière de mots, mais qu’il observe le monde contemporain.

 

Comment un mot d’argot ou « du langage de rue », entre-t-il aux pages des dictionnaires ?

Le Petit Robert a été le premier dictionnaire à introduire le mot « Bolosse » par exemple, que les gamins connaissent bien mais qui pose beaucoup de problèmes d’étymologie. Quand on met un mot on est obligé d’avoir une date d’apparition, l’origine, et l’histoire du sens. Si on ne sait pas, on le dit. Et puis d’un autre côté, je suis content d’apprendre à ces jeunes des mots qu’ils ignoraient et qui une fois qu’ils l’ont mis dans un rap leur paraissent vivant parce que c’est ça l’idée, c’est d’empêcher les mots de mourir et pour ça il faut rendre ces mots sympathiques et pour les rendre sympathique le rap est un bon moyen.

D’après vous, comment le mot « Disquette » est-il passé du sens informatique au sens de « faire un sale coup à quelqu’un, abuser de sa confiance » ?

Je pense que c’est parce que la disquette était considérée comme quelque chose de pas très sûr, de mal fabriqué, par rapport au disque qui est quelque chose de définitif. Mettre une disquette, c’est peut-être répété 100 mille fois la même chose, c’est en rapport avec l’expression « changer de disque », qui est très ancienne, pour dire « cesser de répéter la même chose. » Mais ça n’est pas une certitude car très souvent, pour ce genre d’expression, il y a un usage à l’oral et l’écriture ne passe qu’après. Il s’agit que l’école apprenne ce que savent les vieux et que les vieux apprennent des jeunes des mots qu’ils ne connaissent pas. C’est un peu le rôle que j’assigne à ces publications, à mes dictionnaires ou aux bouquins que j’écris sur la langue actuelle qui est toujours en évolution.

Pour finir, avez-vous un ou des mots préférés parmi ces mots nouveaux ?

« Khey » ! C’est de l’Arabe algérien qui veut dire « frère ». Ils disent souvent « mon frère » ou « mon cousin » entre eux, et si c’est dit en arabe c’est « mon khey » et ça se dit beaucoup. Donc ça ressemble à mon nom sauf que le début c’est un R guttural qu’on écrit KH. Et ils associent à ça cette expression que j’ai trouvé très belle qui est « c’est le sang » qui veut dire on est du même sang, on est de la même communauté, on se reconnaît entre nous. Il n’y a rien de raciste là-dedans, ça veut dire qu’on est ensemble.

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