Le papa du «Petit Spirou» nous raconte la naissance du personnage: «On voulait faire du transgressif»

CINEMA A l’occasion de la sortie du film, retour sur la création du personnage de bande dessinée…

Antoine Louchez
— 
Le petit spirou sort aujourd'hui au cinéma
Le petit spirou sort aujourd'hui au cinéma — SOLAL

Face à la frustration, certains se contentent d’allumer clope sur clope. D’autres, plus constructifs, donnent naissance à un personnage qui va plaire aux enfants comme aux adultes… En tête de vente avec ses aventures en bande dessinée chez Dupuis et désormais adapté au cinéma avec Pierre Richard et François Damiens, le Petit Spirou - version enfant de l’aventurier, qui rend la vie impossible aux adultes - est né il y a 30 ans à la suite d’un blocage artistique.

1987. A l’époque, les auteurs, Tome au scénario et Janry au dessin, ont en charge les aventures de Spirou (adulte) et Fantasio. La série - qui met en scène le groom/journaliste/aventurier - est la figure de proue des éditions Dupuis : elle existe depuis 1938 et donne son nom à l’hebdomadaire maison.

Toutes proportions gardées, dessiner Spirou, c’est un peu comme hériter de la réalisation de la saga Star Wars. « On était contenus dans nos audaces, se souvient pourtant Tome. C’est le problème avec les séries qui finissent par appartenir davantage au public qu’aux auteurs. Spirou est une série très codée, avec les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Elle a été portée par des gens admirables - Jijé, Franquin, Fournier… Mais c’est un costume créé pour quelqu’un d’autre. »

Martyrisés par le groom

Il y a des précédents. Spirou avait déjà martyrisé Franquin, l’un des plus grands auteurs de la BD francophone. Sa version du groom avait un énorme succès populaire, alors l’éditeur le poussait toujours à produire de nouveaux albums. Le dessinateur plongeait dans l’angoisse et la dépression, à travailler cette créature qui ne lui ressemblait pas. C’est dans cette période qu’il a créé Gaston Lagaffe.

Tome et Janry sentent le même besoin, en 1987 : « On voulait quelque chose qui nous soit propre, de plus proche de notre sensibilité et qui nous permettrait de faire des gags, d’être plus transgressif ». Les auteurs cherchent à « moderniser » le personnage et « élargir le public ». Pour cela, ils imaginent Spirou gamin. « On y voyait l’opportunité d’apporter des éclairages, poursuit Tome. Gandhi, Jésus, Mère Thérésa… Tous ont eu une enfance avant de devenir ces personnes admirables. Mais on voulait aussi rendre l’univers plus actuel, donner un regard enfantin sur un monde d’adultes qui peut laisser perplexe ».

Banco

Le succès est immédiat, au point que la série « dépasse les ventes de l’aînée ». « On est allés jusqu’à 450.000 exemplaires à chaque sortie », assure le scénariste. Pendant plusieurs années, Tome et Janry mènent les deux séries de front, avec la volonté de maintenir « une cohérence artistique ».

Dans leur répartition des rôles, le Petit Spirou hérite de l’humour, du burlesque, des gags… Le « grand » Spirou, lui, devient de plus en plus « adulte » : il se met à bosser pour la mafia sicilienne, se teint les cheveux, alors que Fantasio déprime d’être dans son ombre. Spirou utilise des flingues et roule des pelles aux filles qui lui tournent autour… Bref, Tome et Janry donnent de la chair au personnage. Leur quatorzième album, Machine qui rêve, paru en 1998, est celui qui va le plus loin dans cette logique : pagination noire, dessin réaliste et plus aucune touche humoristique. Dans un univers d’anticipation, Spirou devient l’ennemi public numéro un, trahi par ses plus proches amis (et personnages historiques de la série).

« Peut-être que les gens ont eu peur »

Paradoxalement, Machine qui rêve encaisse une baisse des ventes, mais marquera toute une génération de lecteurs. Il est l’album de la rupture avec la direction de Dupuis. « Peut-être que les gens ont eu peur… On nous a convaincus qu’il valait mieux concentrer nos efforts sur le Petit Spirou », se souvient le scénariste. Le projet Spirou à Cuba est abandonné en cours de route. Ses pages orphelines nourrissent aujourd’hui la nostalgie des fans sur Internet.

Pas de rancune pour autant. Ce fût même en quelque sorte une libération. A cause de son destin lié à son aîné, l’univers du Petit Spirou était « coincé dans le passé » et ne pouvait pas aborder les thématiques telles qu’Internet ou les téléphones portables. « On ne va pas cracher dans la soupe, on s’est bien amusés, relativise l’auteur. Et le Petit Spirou, c’est notre enfant chéri, on a toujours eu toute liberté. Il nous a permis d’apporter une vision plus moderne et réaliste du personnage. »