Antoine Bello: «Wikipédia est pour moi un service public»

INTERVIEW Le romancier, auteur de la trilogie des «Falsificateurs» était l’un des invités de la conférence Vis(i)ons 2018, organisée par «20 Minutes», ce mardi....

Propos recueillis par Christophe Quelais

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L'écrivain Antoine Bello.
L'écrivain Antoine Bello. — Francesca Mantovani
  • Le romancier Antoine Bello était l’un des invités de la conférence Vis(i)ons 2018, organisée par 20 Minutes ce mardi.
  • Sa technique littéraire consiste à approcher la vérité par le biais de la falsification.
  • Fervent soutien de Wikipédia, dont il se sert pour se documenter, il a organisé une collecte de fonds.

Dans sa trilogie des Falsificateurs (Gallimard), une société secrète travaille à modifier la réalité. Le romancier Antoine Bello était l’un des invités de la conférence Vis(i)ons 2018, organisée par 20 Minutes ce mardi. L’occasion de l’interroger sur son approche du vrai et du faux.

Vous avez commencé votre carrière en cocréant une entreprise de comptes rendus de réunions (Ubiqus) - quelque chose de vrai et de fiable -, et maintenant, vous pratiquez le faux et usage de faux en tant qu’écrivain. Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ?

Quand j’ai décidé de devenir écrivain, j’ai compris qu’Ubiqus était déjà un métier d’écriture, ce qui m’a donné énormément de bonnes habitudes : je n’ai pas l’angoisse de la page blanche, j’écris bien sous la pression du temps. Dans mon métier d’écrivain, j’essaie d’être aussi factuel, réaliste, documenté que possible.

Wikipédia permet d'accéder à une forme de vérité très intéressante.

 

Mes personnages évoluent ainsi dans des endroits existants et interagissent avec des faits historiques. Mais ma technique littéraire consiste à approcher la vérité par le biais de la falsification. J’interroge la frontière entre le vrai, le vraisemblable et le faux. Dans ce jeu, je conçois les lecteurs comme des membres actifs de notre association. J’adore quand ils me disent qu’ils sont allés vérifier sur Wikipédia tel ou tel fait évoqué dans l’un de mes livres. C’est l’attitude que nous devrions tous avoir par rapport à l’information.

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Vous cédez d’ailleurs vos droits d’auteur à la Wikimedia Foundation depuis trois ans. En août 2017, vous avez encouragé vos lecteurs à faire un don à Wikipédia, en promettant de doubler leur mise. Cela a-t-il marché ?

Avec son système d’éditing crowdsourcé, Wikipédia permet d’accéder à une forme de vérité très intéressante. La fiche Wikipédia de George W. Bush est un exemple d’équilibre, bien qu’il soit une personne controversée. Tous les points de vue extrêmes ont été contrebalancés. Il n’y a pas d’opinion, juste des faits. L’identification des faits par rapport à l’opinion est pour moi l’une des pistes d’avenir du journalisme.

Le journalisme est le métier le plus noble du monde. Mais quand les attentes sont élevées, les exigences le sont aussi.

Je suis très attaché à la cause de Wikipédia et plus largement de la Wikimedia Foundation, qui réunit des quantités de datas sur tous les sujets. Elles permettraient par exemple d’avoir un débat dépassionné sur le réchauffement climatique. Aux Etats-Unis, beaucoup de donateurs ont profité de mon opération, ce qui porte le total à 120 000 dollars (101 765 euros). Mais il faudrait beaucoup d’initiatives comme celle-là. Je regrette que des gens très riches comme Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook) et Elon Musk (Space X) ne participent pas davantage. Wikipédia est pour moi un service public, universel.

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Dans vos romans (comme le dernier, L’homme qui s’envola), vos personnages égratignent souvent la presse. Qu’est-ce qu’on vous a fait ?

Le journalisme est le métier le plus noble du monde. Mais quand les ambitions sont élevées, les exigences le sont aussi. Donc, je suis prompt à en souligner les défauts. Quand je me moque de CNN ou de Fox News, il y a matière à le faire. Un thème récurrent dans mes livres est la complémentarité entre le journalisme et la fiction. On a besoin des deux pour décrire le monde tel qu’il est. Celui qui n’aurait que le point de vue journalistique n’en aurait qu’une vision parcellaire. Pour le comprendre, il faut mettre une touche de folie, d’outrance qui ne peut être apportée que par la fiction.

Lors de votre intervention à la conférence Vis(i)ons, vous avez dit : « Si je devais créer des androïdes inconscients de leur condition d’androïde, je les doterais de mythes et de récits fondateurs puissants. » Le mensonge comme liant social, vraiment ?

La fiction est la glu de la société. Les souvenirs personnels permettent de développer la notion d’individualité. Et, à un autre niveau, nous avons besoin des mythes, de l’histoire, des comptines, des faits divers pour cimenter notre appartenance. Nous ne stockons pas des faits, mais des histoires, qui deviennent des moyens mnémotechniques de retenir les faits. Le plus important est de se rendre compte de la part non négligeable de recréation et d’interprétation dans ces histoires.

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Vous êtes franco-américain et vous vivez aux Etats-Unis. Pensez-vous que le concept de post-vérité – les émotions l’emportent sur la véracité des informations – ait un avenir ?

Je pense que la vérité n’existe pas. Il y a des faits incontestables. La façon de les raconter est une histoire, une scénarisation à partir des faits. La post-vérité, c’est quelque chose que nous avons toujours fait. On a toujours choisi les mots qui nous arrangeaient, pour nous conforter dans notre vision du monde. La dictature de l’émotion encouragée par les réseaux sociaux est cependant nocive. Nous devons apprendre à nous en prémunir. Nous sommes dans une ère où la raison est plus que jamais nécessaire. A l’instar de Wikipédia, qui ressuscite l’idéal de l’Encyclopédie - l’universalité du savoir, l’exercice du jugement critique -, nous avons besoin de nouvelles Lumières.