Jean-Pierre Jeunet: «Caro et moi, on s'en est pris plein la gueule sur l'esthétique de nos films»

INTERVIEW « 20 Minutes » a rencontré le réalisateur à l’occasion de l’exposition « Caro - Jeunet » qu’accueille la Halle Saint-Pierre, à Paris, jusqu’en juillet 2018. Entretien sans langue de bois…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Le réalisateur Jean-Pierre Jeunet.
Le réalisateur Jean-Pierre Jeunet. — Nicolas Auproux
  • Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet ont, depuis les années 1980 réalisé ensemble ou séparément des films à l’identité visuelle très marquée : « Delicatessen », « La cité des enfants perdus », « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain »…
  • La Halle Saint-Pierre (Paris 18e) consacre une exposition au duo, qui rassemble une foule d’accessoires de films et de souvenirs de tournages (claps, scénarios, story-boards, costumes…).
  • Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet ont eu une carte blanche à l’Etrange Festival 2017.

L’exposition Caro - Jeunet, installée à la Halle Saint Pierre (Paris 18e) jusqu’au 31 juillet 2018, a de quoi donner le tournis. A travers un parcours circulaire, elle retrace la carrière cinématographique des deux artistes à l’imaginaire foisonnant. Du carrousel du court-métrage Le Manège aux photomatons du Fabuleux destin d’Amélie Poulain en passant par la maquette du bateau de La cité des enfants perdus et l’enseigne porcine de Delicatessen, des générations de spectateurs se replongeront avec délice dans leurs souvenirs cinéphiles. C’est au cœur de ce cabinet de curiosités et au lendemain de la carte blanche qui leur était accordée à l’ Etrange Festival que 20 Minutes a rencontré Jean-Pierre Jeunet. Entretien sans langue de bois.

Cette exposition, dans le quartier de Montmartre, c’était une évidence ?

Oui, la Halle Saint-Pierre est un musée que j’adore, j’y ai découvert plein d’artistes, donc ça me semblait logique. La moitié des objets exposés étaient dans mon bureau, à deux pas d’ici. Les gens qui venaient me voir me disaient « Wouah qu’est-ce que c’est beau ! », cela aurait été ballot de ne pas partager tout ça avec le public. Il a fallu deux ans et demi pour récupérer et rassembler le tout. En ce moment, il y a une vente aux enchères sur Prop Store, d’accessoires de La cité des enfants perdus, dispersés après le tournage, qui seront achetés par des couillons alors qu’ils seraient mieux dans l’expo (sourire).

Le sens de la visite est circulaire, comme si on faisait un tour de manège…

Oui, si je me mets au milieu et que je tourne sur moi-même, je vois quarante ans de carrière en deux secondes et demie. C’est troublant et attendrissant. J’aime revoir ces objets qui nous ont apporté beaucoup de plaisir. Tous les films ont été des cauchemars, mais l’être humain est ainsi fait qu’on ne conserve que les bons souvenirs, le bonheur à faire les choses.

A « fabriquer », les choses, aussi…

Le faire est très important. Auguste Renoir disait : « Tout métier qui n’utilise pas ses mains est suspect. » Marc Caro et moi continuons à utiliser nos mains. En ce moment, je produis un court-métrage d’animation réalisé sur ordinateur et il est possible de voir dans l’exposition des petits animaux que je conçois. Ils sont inspirés de l’œuvre de Jephan de Villiers que j’ai découverte ici, d’ailleurs.

Vous faites partie de ceux qui pensent que les objets ont une âme ?

(Dubitatif) Oui, alors après, c’est la théorie des « objets de pouvoir ». Comme les objets des contes de fées, forts en symboles. Nos films, au départ, c’est un peu Le Petit Poucet, un enfant qui lutte contre un monstre. Un monstre, ça peut être des aliens, un vieux qui ne rêve pas, un boucher sanguinaire ou l’introversion dans Amélie Poulain.

Vous avez l’âme d’un collectionneur ?

Je ne suis pas trop collectionneur, parce que ça peut vite vampiriser. La seule collection que j’ai, c’est les carnets de Jacques Prévert. J’aurais de quoi préparer une autre exposition ici.

« Le marketing prend le pouvoir dans tous les domaines et pas que dans le cinéma. »

Voyez-vous des héritiers à votre cinéma chez les jeunes réalisateurs français, ou à l’international ?

A l’international, il y a Guillermo del Toro. On se connaît bien, il y a une parenté évidente – je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’héritage -, puisqu’on se partage l’acteur Ron Perlman. Shape of Water, le dernier film de del Toro, a reçu le Lion d’or à Venise. Tout le monde me dit que ça leur a fait penser à Amélie Poulain. Effectivement, en regardant la bande-annonce, j’ai songé à Amélie, et à Miette de La cité des enfants perdus. Après, en France, non. Le cinéma français est davantage basé sur les acteurs, le récit et les dialogues que sur le visuel. Du moins en ce moment, parce que, à l’époque de Carné et Prévert, le réalisme poétique, entre les lumières et les décors, était extrêmement visuel. Et puis, la source, c’est Méliès qui faisait des dessins préparatoires et concevait les décors de ses mains. C’est notre grande référence.

Beaucoup ont vu du Jeunet dans « Au revoir là-haut » qu’a réalisé Albert Dupontel et qui sortira en octobre…

Je ne l’ai pas vu. C’est un grand copain, Albert. Il jouait dans Un long dimanche de fiançailles. Je sais qu’il rêvait de faire son Long dimanche… Il en bavait quand on tournait. Je suis très content qu’il ait réussi à faire son film sur la guerre de 14. Le style Dupontel est de la même famille que le mien, avec les focales courtes, par exemple. Je ne lui ai pas donné de conseils, mais il m’a dit qu’il a revu Un long dimanche.

Quel regard portez-vous sur le cinéma français ?

Beaucoup de réalisateurs revendiquent de ne s’intéresser qu’aux acteurs et non au visuel. C’est dommage, parce que les grands cinéastes de notre Panthéon – Carné, Prévert ou Méliès chez les Français ou, ailleurs, Kubrick, Kurosawa, Welles, Leone ou Lynch - sont des gens qui s’intéressent à tout. Aux acteurs mais aussi aux décors, aux costumes, à la musique, aux effets sonores. Le cinéma réaliste nous emmerde, Marc Caro et moi. A faire, hein, parce que je peux être ému par un film réaliste en tant que spectateur, mais moi, ça m’emmerderait de le faire parce que, au cinéma, j’ai besoin de jouer avec tous les éléments d’un film.

Les financiers me disent que je ne pourrais plus faire "Amélie Poulain" aujourd’hui parce que c’est trop décalé, trop bizarre. »

Ce qui fonctionne en ce moment au cinéma, c’est surtout les films de super-héros, les suites, les remake

Parce que le marketing prend le pouvoir sur l’artistique dans tous les domaines et pas que dans le cinéma. Dans un festival qui s’appelait « Les films qu’on ne peut plus faire », Delicatessen était programmé.

Vous ne pourriez plus réaliser « Delicatessen » aujourd’hui ?

Non. Même Amélie Poulain. Les financiers me disent que je n’aurais aucune chance de le faire aujourd’hui, parce que c’est trop décalé, trop bizarre. Tout se formate et les décisions sont prises par des gens qui sortent d’écoles de commerce et qui expliquent aux artistes ce qu’ils doivent faire. J’ai eu cette même conversation avec Marie-Claude Pietragalla, Michel Troisgros et Jean Paul Gaultier qui me disent tous la même chose. C’est tragique.

Vous regrettez que le goût pour l’imaginaire s’atténue ?

En France, oui, l’imaginaire n’est pas très bien vu. On s’en est toujours pris plein la gueule sur l’esthétique de nos films. Mais quand c’est étranger, Wes Anderson ou David Lynch, par exemple, il n’y a pas de problème. Je ne sais pas pourquoi. Mais ils vont s’y habituer.

« Marc et moi aimons la valeur du travail bien fait et ça, c’est ringardisé par la critique intello. »

Ça ne plaît pas parce que c’est trop joli et pas assez « profond » ?

Oui, pour que ça soit de l’art, faut que ça soit moche. Marc et moi, on se revendique comme artisans, on aime la valeur du travail bien fait et ça, c’est ringardisé par la critique intello. Pour lui plaire, il faudrait suivre le concept de la toile blanche, que ce soit conceptuel.

Aujourd’hui, les nouvelles technologies et les effets spéciaux permettent de concrétiser plein d’idées ambitieuses. Vous regrettez que la créativité artisanale, le fait main, en pâtisse ?

Pas du tout. On a été précurseurs dans toutes les technologies : sons numériques, images numériques, effets spéciaux, 3D… On a toujours été à la pointe et même en avance sur les Américains. Sur La cité des enfants perdus, on mixait en numérique, quand j’ai fait Alien, la résurrection après, j’étais de retour à la magnétique. On adore les outils. Caro aime encore plus que moi jouer avec les ordinateurs, comme pour le court-métrage que je lui produis. Mais j’apprécie aussi de travailler avec mes petits outils de dentiste pour faire mes bestioles. C’est sûr, il y aura de moins en moins d’objets comme ceux-là car ils seront faits en images de synthèse. C’est pour ça que les prix sont en train de s’envoler, le marché de l’art s’empare des accessoires de cinéma. Une maquette du vaisseau d’Alien est en vente en ce moment à 80.000 dollars.

Vous avez réalisé en 2015 pour Amazon le pilote d’une série, « Casanova ». Beaucoup de réalisateurs confirmés se lancent dans des séries pour tenter ce qu’ils ne peuvent plus vraiment faire au cinéma. Cela vous intéresserait de développer la vôtre ?

Oui, mais je ne voudrais pas être showrunner et ne faire que ça pendant des années. J’ai des projets que je développe… Casanova, c’était une expérience. Je voulais voir si je pouvais travailler avec quelqu’un par-dessus mon épaule, un showrunner qui me disait « Faut faire ci, faut faire ça ».

« Casanova » n’a pas dépassé le stade du pilote…

Le marketing avait pris de mauvaises décisions dès le départ. J’ai lutté contre, ils ne m’ont pas écouté, ils ont perdu neuf millions de dollars. Je ne vous dirai pas pourquoi, ça serait inconvenant pour quelqu’un.

« Si, en France, ça coince trop, on ira travailler en anglais, chez les Américains. »

Vous avez été déçu que la série ne voie pas le jour ?

Non, parce que, moi, j’avais fini mon boulot. J’avais tourné le pilote et puis j’arrêtais là, c’était entendu comme ça. J’aurais préféré que ça se fasse, mais bon…

Quels sont vos projets ?

J’ai trois scénarios terminés. Un sur l’intelligence artificielle traitée sous la forme d’une comédie, un autre sur le sexe, un peu dur à monter, et un beau film de commande, plus classique. J’espère que l’un des trois va réussir à se concrétiser, mais ça sera difficile. Parce que, encore une fois, il faudrait faire des comédies sociales à quatre millions d’euros. Il n’y a plus que ça aujourd’hui. Tous les financiers disent : « On ne veut faire que des comédies ». Mais les choses bougent, ça fonctionne par vagues. Derrière, il y a des gens comme Netflix qui laissent de la liberté. Ça veut dire que si, en France, ça coince trop, on ira travailler en anglais, chez les Américains. Après, il y a peut-être moins de libertés chez eux, mais il y a d’autres recours.

Netflix ne fait pas l’unanimité dans le monde du cinéma. Vous n’avez rien contre ?

C’est un paradoxe. Je serais triste de savoir que mon film ne passe pas sur grand écran, qu’il sera vu sur des tablettes ou des ordinateurs. Mais à un moment, s’il n’y a plus que ça, il faudra s’y faire, parce que le monde change. Moi-même, je ne vais plus voir beaucoup de films en salle.