Exposition «Queer British Art»: «Le "queer", c'est tout ce que les hétéros ne comprennent pas»

VISITE Jusqu'au 1er octobre, la Tate Britain, à Londres, consacre une exposition sur l'expression des sexualités et identités LGBT dans l'art britannique entre 1861 et 1967. Nous l'avons visitée avec Leissandra Ninja, pionnière de la scène ballroom française...

Fabien Randanne

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«The Critics» (1927), toile de Henry Scott Tuke présentée dans l'exposition «Queer British Art» à la Tate Britain, en 2017.
«The Critics» (1927), toile de Henry Scott Tuke présentée dans l'exposition «Queer British Art» à la Tate Britain, en 2017. — Dinendra Haria/Shutters/SIPA

La peine de mort pour sodomie a été abolie en 1861 au Royaume-Uni. Et les relations sexuelles entre hommes y ont été en partie dépénalisées en 1967. C’est cette période que parcourt l’exposition Queer British Art à la Tate Britain de Londres jusqu'au 1er octobre*. Nous l’avons visitée avec Lasseindra Ninja, pionnière de la scène ballroom en France. Cette communauté s’exprime notamment via le voguing, un ensemble de danses créées par les LGBT noirs américains. Un art de vivre et un mode d’affirmation en même temps qu’une dénonciation des oppressions.

Alors que s'ouvre à Paris le festival Loud & Proud**, dédié aux cultures queer, 20 Minutes voulait avoir le point de vue de cette pionnière sur des œuvres réalisées de l’autre côté de la Manche, à une époque où l’homosexualité devait se vivre cachée.

« Queer représente tout ce que les hétéros ne comprennent pas »

Au milieu du XIXe siècle, le terme queer, « bizarre », désignait de manière péjorative les homosexuels. Au fil du temps, il a été investi d’un sens positif, gommant toute stigmatisation. « Pour moi, ce mot fait sens dans la communauté LGBTI et représente tout ce que les hétérosexuels ne comprennent pas, avance Lasseindra. Quand tu es queer et que tu en fais état, ça devient politique aux yeux des autres. » Dans le musée londonien, le « queer » est présenté comme un fourre-tout renvoyant aussi bien aux orientations sexuelles non-hétéro qu’aux identités de genre.

La première salle de l’exposition, nommée « désirs codés », présente des œuvres dont l’homoérotisme craquelle avec plus ou moins de clarté le vernis d’une société bien prude. Parfois, ce sont surtout des traits efféminés ou des symboles plus ou moins cryptiques qui évoquent la potentielle dimension queer. « Je m’interroge sur la démarche des artistes, signale Lasseindra. Voulaient-ils toucher leur public ou une audience plus large qui n’est pas dans leur matrice ? De toutes façons, c’est quand tu crèves que les gens comprennent ce que tu voulais faire. »

«A Bathing Group», toile de Henry Scott Tuke (1914)
«A Bathing Group», toile de Henry Scott Tuke (1914) - Creative Commons

 

Face aux baigneurs dénudés peint en 1914 par Henri Scott Tuke, Lasseindra réagit : « Ça, pour moi, c’est du sexe. Ça fait partouze, cet endroit reculé avec des mecs à poil. Si les gens ne trouvent pas ça explicite, c’est qu’ils ne veulent pas voir les choses. » Effectivement, le peintre présenté comme un pionnier de la sous-culture gay avait du mal à vendre ses toiles, bien trop sulfureuses pour l’époque.

On poursuit la visite. « Ce qu’on voit là, c’est un monde de blancs, ce n’est pas le mien, lâche Lasseindra. Le spectre LGBT a été créé pour les blancs. J’ai déjà du mal avec ça. Nous, les Noirs, on s’en est sortis seuls, on a toujours été considérés comme des rebuts de la société parce que même homo, un blanc a des privilèges qu’on n’a pas. »

« Ça, c’est le fantasme de l’autre, au sens non européen »

Elle expliquera un peu plus tard que c’est notamment en réaction au racisme qu’elle a créé la Ballroom parisienne. « J’avais besoin d’un espace pour m’exprimer et je voulais faire comprendre aux blancs que le racisme perdure. On ne les empêche pas de participer, mais ils doivent se battre pour trouver leur place. Si un Blanc vient, il ne va voir que des noirs, ce sera lui la minorité. Pour nous, la ballroom, c’est un moyen d’expression, ce sont nos corps, nos danses, notre créativité. On ne veut pas être spoliés, pillés, puis que les Blancs en retirent toute la gloire en nous mettant de côté. Et puis, franchement, quand une Blanche vient avec une perruque afro, on doit le prendre comment ? »

«Repose on the Flight into Egypt», toile de Glyn Warren Philpot (1922).
«Repose on the Flight into Egypt», toile de Glyn Warren Philpot (1922). - Creative Commons

Lasseindra s’arrête devant la toile Repose on the Flight into Egypt. Il y a des corps noirs. « Ça, c’est le fantasme de l’autre, au sens non européen. Ce tableau, ça fait débauche, même le cactus est phallique. » Cette œuvre à la dimension onirique est vue comme une représentation d’un orgasme. Et comme une manière pour le peintre, Glyn Warren Philpot, de réconcilier son homosexualité avec le catholicisme de son père via cette relecture de la fuite en Egypte.

« Hormis ce portrait androgyne, je vois des femmes au foyer »

On passe à la salle 5, intitulée « défier les conventions ». Elle est centrée sur les femmes qui ont remis en cause les normes de genre, à une époque où elles rejoignaient les usines pour participer à l’effort de guerre et où les « garçonnes » se distinguaient par le port du pantalon. A cette évocation, Lasseindra, est interloquée : « Tu vois ça où ? Hormis ce portrait androgyne, je vois des femmes au foyer. » Effectivement, il faut parfois faire un effort d’imagination pour voir en quoi ces œuvres sont signe d’émancipation des femmes et de rupture avec les stéréotypes de genre. Du moins avec un regard d’aujourd’hui.

Un peu plus loin, sous une vitrine, sont exposées des photos d’hommes dénudés. Au prétexte de représenter des bodybuilders il était généralement question de titiller l’imaginaire érotique des gays. Certaines images, plus explicites, étaient vendues sous le manteau. Le photographe et l’acheteur risquaient la prison s’ils étaient surpris dans leur transaction. « Mais qu’il soit possible de se procurer ces photos rassuraient [les homos] car cela leur disait qu’ils n’étaient pas seuls. Il existait d’autres personnes qui comprenaient et partager leurs désirs », souligne le guide de l’expo.

Lasseindra sourit : « Ça fait très "Dieux du stade". La plupart des gays fantasment sur des corps musclés, n’aiment pas les gens bedonnants, petits, avec des lunettes ou aux cheveux longs, synonymes de féminité. » Et de pointer l'ironie : l’affranchissement des normes hétérosexuelles aboutit en partie à une vision de la masculinité toute en force et en virilité. Un paradoxe parfaitement raccord avec cette exposition censée mettre en lumière l'expression queer dans l'art mais se révèle excessivement sage.

* Les voyageurs Eurostar peuvent profiter de l'offre 2 FOR 1 qui permet d'avoir une entrée gratuite pour une achetée.

** Festival Loud & Proud, du 6 au 9 juillet, à la Gaîté lyrique, 3 bis rue Papin (Paris 3e).