«120 BPM», «Les Engagés», «Fiertés»... Le militantisme LGBT nouvelle source d'inspiration pour la fiction

CULTURE En l’espace de quelques mois, plusieurs fictions évoquant la lutte pour les droits des personnes homos, bi ou trans, seront diffusées sur les écrans…

Fabien Randanne

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Image extraite de la saison 1 de la série «Les Engagés».
Image extraite de la saison 1 de la série «Les Engagés». — Astharté & Compagnie

Des activistes d’Act Up qui aspergent de faux sang les locaux d’un labo pharmaceutique. Des militants lyonnais qui protestent devant une mairie d’arrondissement contre les propos homophobes d’un élu. Des homos mobilisés pour le vote du Pacs et l’adoption de la loi « mariage pour tous ».

Des scènes qui apparaissent respectivement dans le film 120 Battements par minute et les séries Les Engagés et Fiertés*. Un trio de fictions qui ont en commun de donner leur vision des luttes pour les droits des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi, trans) et qui se succéderont ces prochains mois sur les écrans.

L’effet de la « manif pour tous » et du regain d’homophobie

Pendant longtemps, les homos et les trans, à la télé ou dans les salles françaises, avaient le choix entre souffrir ou faire rire, souvent à grand renfort de stéréotypes. En revanche, on les a rarement (jamais ?) vus se battre pour leurs droits, s’élever contre l’homophobie ou s’indigner du silence des pouvoirs publics au plus haut de l’épidémie du sida. Idem dans les médias. La Marche des fiertés – la Gay Pride – qui se déroule ce samedi à Paris est tous les ans traitée avant tout sous son angle festif et haut en couleur. Les revendications secouant les cortèges en sont reléguées au second plan. La très militante  Pride de nuit, qui défilera ce vendredi soir dans la capitale pour la troisième année de suite, sera quant à elle sans doute timidement relayée dans la presse.

Pourquoi, en 2017, des scénaristes et réalisateurs s’emparent-ils de ces luttes et les placent-ils au cœur de leurs intrigues ? « Les défilés de la manif pour tous et le regain d’homophobie lors de l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe a entraîné une prise de conscience chez les pros de l’audiovisuel », avance Sullivan Le Postec, scénariste des Engagés. Le jeune homme explique que la première version de son projet remonte à décembre 2010. Le producteur à qui il a présenté son idée un an plus tard lui a répondu quelque chose comme : « En quoi est-ce que la question du militantisme des homos est pertinente ? C’est réglé aujourd’hui, non ? »

« Le combat pour les droits LGBT existera encore demain »

Non, ce n’était pas vraiment réglé. Quelques mois après cette rencontre, Civitas défilait dans les rues avec la banderole « La France a besoin d’enfants, pas d’homosexuels » et sous la bannière « Manif pour tous » de Frigide Barjot, des milliers de Français disaient leur refus de voir deux hommes ou deux femmes se marier et adopter. Durant cette période,l’association SOS homophobie a observé une forte hausse du nombre de témoignages liés aux LGBTphobies.

« La question du militantisme est plus accessible qu’avant, via Internet. On peut moins ignorer ces sujets-là. »
Hélène Breda, chercheuse


« Le combat existe encore aujourd’hui, il existera encore demain, en France, dans le monde », affirme à 20 Minutes Chantal Fischer de 13 Productions, qui tient beaucoup à Fiertés, la série que Philippe Faucon vient de tourner et qui sera diffusée prochainement sur Arte. Attachée « aux questions sociales et politiques », la productrice pense que le public est mûr pour découvrir cette histoire qui retracera différentes étapes vers l’égalité des droits en France, de la dépénalisation de l’homosexualité au vote de la loi Taubira.

« La question du militantisme en général est plus accessible, via Internet et les réseaux sociaux, note de son côté Hélène Breda, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des séries TV. C’est une thématique à laquelle un plus large public est sensibilisé. Dans les années 1980 et 1990, il y avait moyen d’ignorer ces sujets-là. »

De l’intime à l’universel

Robin Campillo en sait quelque chose. Au début des années 1990, le réalisateur militait au sein d’Act Up à Paris, brandissant des pancartes siglées « Silence = mort ». En mai, il est reparti du Festival de Cannes avec le Grand prix du jury pour 120 Battements par minute, son long-métrage qui raconte en partie ce qu’il a vécu au sein de l’association. « C’est une fiction, pas un film historique », insistait-il sur la Croisette. Mais auprès de Libération, il déclarait aussi : « J’essaie de rebattre les cartes et de reconstituer un édifice qui serait un peu comme chez moi. Une cartographie intime, mouvante. »

« En France, on n’arrive pas à dissocier le "communautaire" du "communautarisme". »
Sullivan Le Postec, créateur des « Engagés »

Aller de l’intime à l’universel, c’est un des axes communs de 120 Battements par minute, Fiertés et Les Engagés. Cette dernière suit le parcours d’Hicham, un jeune gay quittant sa banlieue pour Lyon et allant à la rencontre de Thibaut, un homo militant et grande gueule. « Je savais que notre premier public serait LGBT, et j’ai l’ambition, l’espoir, que si ça fonctionne, on arrivera à dépasser ce public-là », avance le scénariste Sullivan Le Postec.

Ses producteurs, Sophie Deloche et Baptiste Rinaldi écrivent dans leur note d’intention : « Comment s’affirmer dans un monde qui prône la sexualité hétéro ? Cette histoire tient en haleine même ceux pour qui ces sentiments sont étrangers. C’est la force de la fiction. » Dans leur texte cosigné pour le dossier de presse, ils avancent aussi : « Nous sommes touchés par le parcours [des personnages] sans pour autant être en empathie avec le milieu LGBT. (…) Nous ne militons pas pour une cause. » Des phrases au mieux maladroitement formulées, au pire qui associent le militantisme à quelque chose de péjoratif. « En France, contrairement aux Etats-Unis, on n’arrive pas à dissocier "communautaire" et "communautarisme", notamment en raison de notre conception de l’universalisme républicain », déplore Sullivan Le Postec.

« Centrer une série sur des personnages homosexuels, c’est une difficulté »

Pourtant, comme le souligne Hélène Breda : « Le simple fait d’évoquer le militantisme, c’est parler des revendications. Représenter des personnes LGBT à l’écran, a en soi une dimension politique, engagée. » La chercheuse poursuit : « On entend dire "On ne voit plus que des homos à la télé, y’en a marre !" Une grande partie de la population est tellement habituée à être représentée à l’écran que quand un casting est composé de plusieurs personnages principaux homosexuels, racisés ou simplement féminins, elle a l’impression d’être spoliée de quelque chose. Parce que, pour un personnage homo, combien en voit-on d’hétéros à la télévision ou au cinéma ? »

« Une chaîne du service public ne nous aurait sans doute pas pris "Fiertés". Toutes n’ont pas l’ouverture d’Arte. »
Chantal Fischer de 13 Productions

La réalité de cette crispation susceptible d’agacer une frange du public ne semble pas exagérée. Les interlocuteurs joints par 20 Minutes ont tous expliqué que leurs projets avaient été délicats à financer. « Cela ne gêne pas quand il s’agit de faire apparaître un gay ou une lesbienne dans une série. Mais centrer une série sur des personnages majoritairement homosexuels, c’est une difficulté. Même pour un format Web, comme Les Engagés, ce n’est pas facile à financer », déplore Sullivan Le Postec.

Son de cloche similaire du côté de Chantal Fischer : « Une chaîne du service public ne nous aurait sans doute pas pris Fiertés. Toutes n’ont pas l’ouverture d’Arte. Mais là encore, cette série est réalisée par Philippe Faucon, un auteur apprécié, portée par une belle écriture et un beau casting – Chiara Mastroianni, Emmanuelle Bercot… -, ça aide. » La boucle est bouclée : concrétiser un projet sur le militantisme LGBT implique de militer. Peut-être que dans quelques années, on racontera ça dans des films et des séries.

 

* Le film 120 Battements par minute sortira dans les salles françaises le 23 août.
Les dix épisodes de la première saison des Engagés sont en ligne sur le site et sur la chaîne YouTube de Studio 4. Le DVD est en vente (Optimale).
Le tournage de Fiertés a pris fin mi-juin. Les trois épisodes de 52 minutes seront diffusés prochainement sur Arte.