Comment le musée du Quai Branly se dépatouille avec ses objets sacrés?

CONSERVATION Pour ouvrir l’exposition «La pierre sacrée des Māori», le musée parisien a organisé une cérémonie de bénédiction…

Benjamin Chapon

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Hei tiki, pendentif anthropomorphe maori du musée de Nouvelle-Zélande Te Papa Tongarewa
Hei tiki, pendentif anthropomorphe maori du musée de Nouvelle-Zélande Te Papa Tongarewa — Kura Pounamu marketing images Te Papa

Des totems, des poupées, des masques… Sacrés, hantés ou maudits, de nombreux objets conservés au musée du Quai Branly - Jacques Chirac ont une dimension spirituelle forte. Ainsi, pour l’inauguration de sa nouvelle exposition, La pierre sacrée des Māori, consacrée aux cultes entourant les objets pounamu, sorte de jade de Nouvelle-Zélande, le musée a organisé une cérémonie de bénédiction par les représentants de l’iwi Ngāi Tahu, une tribu māori.

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« Cette cérémonie permettra de rendre l’exposition plus sûre pour les visiteurs, explique Dougal Austin, conservateur māori du musée Te Papa Tongarewa, d’où proviennent les objets de l’exposition. Ces pièces en pounamu sont chargées d’une énergie spirituelle. Il faut savoir la diriger. » Un mythe fondateur māori raconte qu’au commencement de l’univers le ciel et la terre se touchaient et que les pounamu les ont fait s’éloigner pour créer notre monde.

Des objets (bien) traités comme les autres

« C’est une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut mais c’est un peu comme si ces objets avaient une puissance électrique qui réclame un processus de sécurisation de l’espace, explique Nicolas Garnier responsable des collections Océanie du musée du Quai Branly. Après tout, nous aussi nous avons nos cérémonies, ça s’appelle des vernissages… C’est notre manière de ritualiser le résultat d’un gros travail. »

Cette pierre pounamu est sacrée mais si dure (et douce) que les visiteurs peuvent la toucher
Cette pierre pounamu est sacrée mais si dure (et douce) que les visiteurs peuvent la toucher - B.Chapon/20Minutes

Pourtant, cette cérémonie reste un cas isolé dans la manière dont le musée traite ses collections. « Même s’ils ont pu avoir un caractère sacré, les objets des collections du musée ne sont plus traités selon les protocoles spirituels qui leur étaient spécifiques, explique Emmanuel Kasarhérou, responsable de la coordination scientifique des collections. Dès le moment qu’ils rejoignent le musée, ils sont tous traités avec un égal respect dû aux œuvres d’art. »

Rendre hommage

Le musée du Quai Branly ne procède donc à aucun désenvoutage, exorcisme, sacrifice, ou autre rite secret. Tant mieux pour le planning de travail déjà chargé des agents du musée, dommage pourl’imaginaire de ses visiteurs férus d’ésotérisme.

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« Lors de consultations d’objets ou d’exposition, et en présence de membres de la communauté d’origine de ces objets, il n’est pas rare que ceux-ci demandent à procéder à des actes pour rendre hommage à leurs objets, raconte Emmanuel Kasarhérou. Dans la mesure où ces actes ne portent pas atteinte à l’intégrité des objets et des lieux et qu’ils n’entraînent aucune discrimination au détriment de tiers, ils peuvent avoir lieu. »

Vivifier les objets

Le musée travaille ainsi en relation étroite avec certaines communautés, pour l’acquisition de nouveaux objets notamment, l’organisation de colloques ou travaux scientifiques, la tenue de spectacles.

« Un objet est toujours un lieu de rencontre de savoirs ou de personnes, explique Nicolas Garnier. Notre travail consiste à aider ces rencontres-là. Parfois, organiser une cérémonie, ou convier les autorités religieuses compétentes, nous permet d’en apprendre énormément sur les objets. Quand on n’a perdu l’information sur lui - son lieu d’origine, sa fonction… -, un objet est mort, perdu. »