« Je raconte l'histoire vue par les perdants »

Recueilli par Bastien Bonnefous - ©2008 20 minutes

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David Peace

Auteur de Tokyo année zéro (Rivages).

Tous vos romans reposent sur des faits-divers authentiques. Pourquoi ce besoin de réel ?

Certains crimes permettent d'examiner le contexte social et politique dans lequel ils se sont produits. J'ai commencé à écrire sur l'endroit où j'ai grandi, la région de Leeds. Là-bas, dans les années 1970, a sévi « l'Eventreur du Yorkshire », qui a tué treize femmes entre 1977 et 1981. Sauf que je n'ai pas écrit sur Peter Sutcliffe, mais sur l'effet que ses meurtres ont eu sur les gens à l'époque. Les crimes racontent l'histoire cachée. L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, je m'occupe des perdants.

Idem pour Tokyo année zéro ?

Ce livre est un moyen de parler de la ville de Tokyo en 1946. C'est un roman écrit comme un polar, mais en réalité, il porte sur la guerre et sur la défaite.

Tout livre est-il politique ?

Bien sûr. Et si c'est inconscient pour un auteur, cette inconscience elle-même est politique.

Les victimes vous intéressent-elles plus que les criminels ?

Le polar traditionnel se concentre en général sur le tueur ou sur le détective. La plupart du temps, les victimes sont oubliées, elles sont tuées au début, pour lancer l'intrigue, comme une distraction. Je ne peux pas faire cela. J'estime que j'ai une responsabilité vis-à-vis des victimes. Je veux leur redonner une voix.

Votre style très saccadé rend difficile la lecture de vos romans...

Je n'essaie pas d'écrire des livres difficiles. Je n'essaie pas non plus d'expérimenter ou d'être avant-gardiste. J'essaie seulement d'exprimer la vision de l'histoire telle que je l'aie dans ma tête.

Sans compromis ?

Pour David Lynch, la pire chose qu'il puisse arriver à un artiste, c'est de se compromettre, car il trahit alors à la fois le public et lui-même. Il se déteste et le public finit par le détester. A terme, c'est vraiment un très mauvais calcul.