Preview BD: Agnès Maupré érotise le mythe de «Tristan et Yseult»

BD Les éditions Gallimard BD et « 20 Minutes » vous présentent les premières pages de l’adaptation d’un des plus célèbres mythes littéraires…

Olivier Mimran

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Détail de la BD Tristan et Yseult
Détail de la BD Tristan et Yseult — © A. Maupé, Singeon & éd. Gallimard BD 2017

En un peu plus de huit siècles (sa première version connue remontant à 1170), la légende de Tristan et Yseult a suscité des centaines d’adaptations - essentiellement littéraires. Pourtant, la bande dessinée s’est, curieusement, très rarement emparée de cette épopée sentimentale qui demeure pourtant l’un des récits occidentaux les plus populaires. En collaboration avec le dessinateur Singeon, Agnès Maupré comble donc un vide en signant une adaptation graphique très « libre » - en ce qu’elle propose une dimension érotique inédite - du mythe dans un one-shot sobrement intitulé  Tristan et Yseult.
Interrogée par 20 Minutes, l’auteure relate la genèse de son projet à la suite de la preview ci-dessous. Bonne lecture !

Une imagerie « forte et iconique »

Leurs prénoms accolés évoquent à tous l’amour, mais qui peut affirmer vraiment connaître le mythe de Tristan et Yseult ? « Moi, s’exclame Agnès Maupré, car c’était une lecture imposée quand j’étais au collège (Madame Robin, si vous lisez ceci, mille mercis !) et les images fortes et iconiques qui font la trame de l’histoire m’ont beaucoup marquée : le Morholt et l’épée brisée, le combat contre le Dragon, le reflet du roi espionnant les amants, le sang dans la farine, l’épée séparant les amants, l’eau hardie, les voiles noires, les ronces emmêlées sur les tombes… Cette histoire m’a tellement marquée que je l’ai racontée à plein d’amis au fil des années ! »

Pour mémo, ce récit raconte la passion amoureuse - provoquée par un philtre d’amour - entre une princesse, Yseult, et Tristan, qui doit la conduire à son promis, un roi lointain… Issu de la tradition orale, le récit a connu plusieurs versions avant que ne s’impose celle de Joseph Bedier, livrée en 1905. « C’est celle que j’ai lue ado, confirme Agnès Maupré, mais j’ai relu les textes anciens après avoir fini le scénario (ce qui m’a permis d’évaluer les bizarreries de ma mémoire). »

« Un mythe collectif »

Familière des adaptations littéraires et historiques (elle a écrit et dessiné ses versions de Milady de Winter, du  Chevalier d’Éon ou des  Contes du chat perché), cette Marseillaise de naissance revendique les libertés prises sur ce titre : « Ce mythe appartient au collectif. Et donc à moi aussi. Ce qui fait le mythe, c’est sa transmission. Les versions de chacun qui gonflent petit à petit l’histoire initiale. Je n’ai pas essayé de réinterpréter mais de livrer l’histoire telle que je m’en souvenais, presque vingt ans après l’avoir lue, en assumant que les failles de ma mémoire faisaient partie du jeu. »

Le noyau du récit ? « L’érotisme »

De fait, Agnès Maupré instille une bonne dose d’érotisme (plutôt soft, hein) à la légende. Et elle ne se contente pas de l’assumer, elle revendique ce parti pris : « Je trouve l’érotisme déjà très présent dans les textes anciens. Je me souviens de descriptions du corps de Tristan moulé dans son surcot… Et même s’il n’y a pas de descriptions d’actes sexuels, certaines choses sont assez explicites, comme Bringien qui doit prendre la place d’Yseult pendant sa nuit de noces pour que le roi trouve une vierge dans son lit et ne se doute de rien. Mais, non, loin de moi l’idée de dénoncer les codes du roman médiéval. Chaque époque a les siens et ses hypocrisies aussi. Mais à mon avis l’érotisme est le noyau de cette histoire-là. Et c’est un domaine que j’aime bien, alors j’en ai profité. »

Certains esprits chagrins pourraient s’en offusquer, avançant l’idée - fausse ? - selon laquelle Tristan et Yseult serait un des premiers romans courtois, c’est à dire exaltant les sentiments et occultant les pulsions. « J’ai vu plus de passion que de courtoisie, se défend Agnès Maupré. Pour moi, Tristan et Yseult sont des adolescents qui ne peuvent pas s’empêcher de se sauter dessus malgré les ennuis que ça leur apporte. Ils sont empoisonnés par un philtre d’amour. Les pauvres. Comme si être normalement amoureux ne suffisait pas à se gâcher la vie, à 16 ans. »

L’Amour, ce sentiment intemporel

En tout cas, ce ne sont pas les quelques scènes « olé-olé » de cette adaptation qui lui confère son indéniable contemporanéité : « L’amour et la jeunesse sont de toutes les époques et si les mythes traversent les âges, c’est qu’ils ont quelque chose d’intemporel. Ce que je trouve beau dans cette histoire, c’est que c’est aussi une sorte de variation sur les différents types d’amours et d’affections : passion juvénile, amour filial, dévotion pour son maître et leurs revers, évidemment : avidité, jalousie et toute la palette bileuse qui va avec. Après, c’est aussi une histoire médiévale avec ses symboles et ses motifs médiévaux, dragons, épées et serments… »

Captivante et d’une grande fraîcheur, cette adaptation graphique révèle définitivement le talent d’Agnès Maupré (et celui de Singeon, dont la sobriété des dessins renforce « l’efficacité » du texte). Laquelle précise humblement avoir été portée par un récit puissant. Si puissant qu’elle ne compte pas en rester là : « En dehors de mes différents projets de bande dessinée, j’écris des paroles pour le groupe Esprit Chien dont je fais partie aux côtés de Philippe d’Albret et Sharmila Naudou. Ça prend du temps mais c’est magique. Ça permet de raconter des histoires d’une façon très différente de la BD. D’ailleurs, pour la sortie de Tristan et Yseult, on est en train de composer un morceau. Et qui sait, après, si on y arrive, une comédie musicale ou un opéra rock ! »

 

Tristan et Yseult, d’Agnès Maupré et Singeon - éditions Gallimard BD, 22,50 euros
En vente le 18 mai 2017