Cette oeuvre d'art n'existe plus...

ART L'histoire invraisemblable d'une oeuvre de Jean-Pierre Raynaud qui, ne pouvant être déplacée, va être brisée...

Alice Antheaume

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L'oeuvre de Jean-Pierre Raynaud, achetée par la société Neubauer, pendant sa phase de destruction
L'oeuvre de Jean-Pierre Raynaud, achetée par la société Neubauer, pendant sa phase de destruction — S. POUZET / 20 MINUTES

Fait rare. Ce mardi à 15 heures, une œuvre d’art a été détruite. Il s’agit d’une sculpture de plusieurs tonnes en béton et faïence, signée Jean-Pierre Raynaud — auteur de l’énorme pot devant le centre Pompidou à Paris— qui ornait depuis 1987 le hall de l’immeuble Neubauer, concessionnaire de voitures dans le 17ème arrondissement de Paris.

Ok pour anéantissement, pas pour le transfert

«Au départ, notre société voulait simplement changer l’œuvre de place, le temps de faire des travaux de rénovation dans l’immeuble, explique à 20minutes.fr Eric Neubauer, le président de la société. Conformément à la loi, Jean-Pierre Raynaud devait donner son accord pour ce déplacement.» Selon Neubauer, l’artiste a d’abord refusé, «puis, après plusieurs mois de négociation, il nous y a autorisé, mais à plusieurs conditions: que ses maçons s’occupent du transfert, un service facturé environ 20.000 euros, et que, si nous décidions de mettre l’œuvre dans une salle de ventes, Raynaud récolte 70% du montant. Cela aurait voulu dire que nous lui payions deux fois la sculpture !»

Eric Neubauer, qui se dit «amoureux de l’art», juge la situation «ubuesque»: «j’ai besoin de l’accord de Jean-Pierre Raynaud pour déplacer cette sculpture. Ne pouvant l’obtenir, la loi et l’attitude de l’artiste me contraignent à la détruire.»

Accord ultime

Pourtant, quelques minutes avant le début de l’opération d’anéantissement, Jean-Pierre Raynaud a donné, par mail, son accord à Eric Neubauer. Un mail de trois lignes: «je vous confirme mon accord concernant votre désir de détruire l’oeuvre que j’avais réalisée pour le compte de Neubauer SA.»
Confiant que «cela lui est égal» de voir l'oeuvre détruite, Jean-Pierre Raynaud a rappelé que, pour la justice, la destruction d'une oeuvre d'art était un acte aussi grave que «celui de tirer sur quelqu'un avec un revolver».

Par ailleurs la société Neubauer fera un chèque de 4% (soit 4.000 euros) du montant de la valeur estimée de l’œuvre à Raynaud, ce que celui-cie nie. «Cette indemnisation n’est pas fixée à l’avance, souligne Emmanuel Pierrat, avocat spécialiste du droit de la culture. Il faut que les deux parties se mettent d’accord à l’amiable ou bien qu’un juge tranche pour eux au tribunal.»

De son côté, Eric Neubauer ne craint pas d’être attaqué pour violation de droit moral: «Vous pensez bien que je me suis renseigné. Mon obligation légale est consternante: je ne peux pas déplacer cette œuvre mais j’ai le droit de la casser, à condition que la destruction se fasse devant un huissier.»
Qui doit acter que les débris seront bien envoyés à la décharge et qu’ils ne seront pas revendus sous forme de pièces détachées, une tactique qui peut se révéler fructueuse. Jean-Pierre Raynaud avait lui-même exposé, au musée d’art contemporain de Bordeaux, des bouts de sa maison-oeuvre d'art après l’avoir broyée en 1993. «Dans la logique artistique de Jean-Pierre Raynaud, une œuvre d’art, même faite en dur, peut être éphémère», rappelle Emmanuel Pierrat.

Qu’y aura-t-il à la place?

Une fois rénové, l’immeuble Neubauer accueillera-t-il une nouvelle œuvre d’art à la place de celle de Raynaud? «Cette histoire nous aura servis de leçon, jure Neubauer. Nous l’avons appris à nos dépens: si nous remettons une œuvre d’art, nous en choisirons une qui sera facilement mobile.»

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