Julie Ferrier: «Pourquoi se censurer quand on voit comment la créativité est gelée dans d'autres pays?»

INTERVIEW La comédienne, qui joue dans un spectacle riche en surprises jusqu’à fin avril à Paris, a répondu aux questions de « 20 Minutes »…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Julie Ferrier, entourée d'Arnaud Maillard, Matthieu Pillard, Kova Rea et Mickael Fau (de g. à dr.).
Julie Ferrier, entourée d'Arnaud Maillard, Matthieu Pillard, Kova Rea et Mickael Fau (de g. à dr.). — Thibault Grabherr

Un cow-boy, une Karbie et un Ben, une princesse, un directeur de théâtre, un spectateur retardataire… Jusqu’au 29 avril, tous ces personnages sont au rendez-vous de A ma place, vous Ferrier quoi ? au Théâtre de la Madeleine (1). Un spectacle pour lequel Julie Ferrier s’est entourée de quatre autres comédiens et qui se déroule comme une virée effrénée sur le grand 8 de l’absurde. Ce mélange détonnant de numéros de cabaret et de folie douce ne ressemble à rien d’autre et n’a d’autre objectif que de susciter la « jubilation » du spectateur, comme l’a expliqué la comédienne à 20 Minutes

On vous retrouve sur scène entourée de plusieurs comédiens. Ce spectacle correspond à un désir de retrouver un esprit de troupe ?

Complètement ! C’était un rêve. Je viens de là : j’ai fait de la danse, j’ai mis en scène du cabaret. J’éprouve énormément de plaisir à partager un spectacle avec un public, mais j’avais aussi le désir de partager ce moment avec une troupe. Cela faisait dix, quinze ans, que je voulais emmener dans mon univers des hommes qui, comme moi, jouent différents personnages. Car, si on fait le spectacle à cinq, c’est une galerie de vingt ou vingt-cinq personnages qui se succèdent sur scène.

Ce spectacle est constamment dans l’inattendu. Chaque sketch est différent du précédent et certains partent dans des directions étonnantes… Surprendre le public, c’est votre leitmotiv ?

Pas du tout en ce qui concerne ce spectacle. C’est du cabaret, donc une succession de numéros. C’est un outil merveilleux pour offrir au public des prestations multidisciplinaires. Ce que j’aime encore plus, c’est que l’on est dans un contexte où les hommes se travestissent. Il était important que je me travestisse aussi en homme à un moment – je n’en dirais pas plus pour laisser la surprise. Je revisite le cabaret façon théâtre. C’est un univers sans limite, sans interdit, d’où les surprises. Mais le leitmotiv, c’est surtout la jubilation, le fait d’embarquer le public avec nous.

« Oui, il y a de la nudité par exemple, mais on est en 2017, je ne suis pas précurseure. »

Certains passages vont pleinement dans l’absurde. Est-ce que lors de l’écriture vous vous êtes autocensurée en vous demandant si telle ou telle idée n’était pas trop perchée ?

Pas du tout. J’ai la chance d’avoir des producteurs qui me font confiance et qui m’ont dit : « Fais-toi plaisir ». Alors j’y suis allée. Oui, il y a de la nudité par exemple, mais on est en 2017, je ne suis pas précurseure. (Un temps) C’est étrange, c’est la deuxième fois qu’on me pose cette question. Elle m’avait été formulée autrement : « Qu’est-ce que vous vous interdisez ? » Mais le théâtre, c’est la liberté d’expression. L’un des personnages que j’incarne, Martha, dit à un moment du spectacle : « On a la chance d’être là ». Mais moi, Julie Ferrier, je le pense. On a la chance de ne pas être censuré. Pourquoi le ferait-on quand on pense à la manière dont la créativité a été gelée dans certains pays ?

Quelle place laissez-vous à l’improvisation ?

Il y en a très peu. C’est un cabaret foutraque, donc on a l’impression que c’est le bordel, mais ce n’est pas du tout le cas. Il faut que ce soit très pointilleux, précis, rigoureux. Mon écriture absurde est là. Le spectacle débute dans la rue [effectivement, les comédiens arpentent le hall du théâtre alors que les spectateurs sont en train d’arriver], et, à un moment, un personnage dit qu’il faut commencer, mais ça a déjà démarré depuis vingt minutes ! Parfois, je m’autorise quelques improvisations. Par exemple, récemment, une spectatrice est partie dans un rire communicatif, en décalé. Pour moi, c’est un cadeau. J’ai alors dit : « Jetez-lui un seau d’eau ! » C’est ce genre de petite impro là que je peux faire.

A une époque où l’actualité est plutôt anxiogène, comment ressentez-vous les spectateurs ?

On a des salles différentes tous les soirs. A Paris, c’est étrange. C’est comme votre question de l’autocensure… Le Parisien est fébrile et stressé. Il a envie mais… On a joué ce spectacle à New York, là-bas, on est dans une liberté totale qui redonne à l’artiste une place où il ne s’interdit rien. Les gens sont là pour s’éclater ! Paris, hélas, a longtemps été la ville du romantisme. On a perdu le sens du flamboyant, de l’éclate. Or, je pense que les Parisiens ne demandent que ça. Si les gens ressortent de la salle heureux, tant mieux. Franchement, il n’y a pas de mauvais public : il est là, il faut aller le chercher, le faire rêver.

« On fait du divertissement, mais je me sens très concernée [par la politique. »

 

Songez-vous à ajouter des répliques au spectacle en fonction du résultat au premier tour de la présidentielle ?

Je ne peux pas le savoir avant l’heure. A un moment du spectacle, je dis : « Attention, vous vous marrez, mais peut être que dans quelques semaines vous rigolerez moins… » On fait du divertissement, mais je me sens très concernée. Je ne peux pas réfléchir à ma réaction au résultat del’élection, en tant que citoyenne, ni en tant qu’auteur, en amont. 

Si vous étiez à la place du président de la République, vous « ferrier » quoi ?

C’est trop… Je ne peux pas, non… (elle hésite) Oh et puis, voilà, je ferais comme Mélenchon. Il faut se laisser le droit d’y croire et arrêter de dire qu’il faut régler les problèmes par la haine. Oui, la paix, l’environnement, c’est important. Je ne vote pas pour moi, mais pour le pays, pour les habitants de cette planète, pas pour mes intérêts.

(1) A ma place, vous Ferrier quoi ?, jusqu’au 29 avril au Théâtre de la Madeleine, 19 rue de Surène, Paris 8e.