Est-ce qu'il est grave de ne pas aimer lire ?

Livres Du moment que l'on sait ce que la lecture peut apporter, ne pas se plonger dans un roman n'est peut-être pas toujours problématique...

Thomas Weill

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Pour ceux qui n'aiment pas lire, l'essentiel et de savoir ce que la littérature peut apporter.
Pour ceux qui n'aiment pas lire, l'essentiel et de savoir ce que la littérature peut apporter. — Superstock/Sipa

Ils sont 9%. 9% de la population française à ne pas avoir ouvert un bouquin en 2016. D’après cette étude réalisée en 2017 par Ipsos pour le Centre nationale du livre (CNL), les non-lecteurs sont une petite minorité des français. D’ailleurs la lecture est aujourd’hui érigée au rang des pratiques culturelles les plus reconnues, et ne pas lire est souvent associé à un manque de culture. Mais dans le cas où ne pas lire est un choix, est-ce que c’est si grave que cela ?

« Le dernier bouquin que j’ai lu, ça devait être il y a cinq ans ». Si vous entendiez cette phrase, prononcée par Jérémy, 25 ans, qu’est-ce que vous en penseriez ? Vous vous diriez peut-être, avec une légère condescendance qu’il aurait bien des choses à apprendre des livres, que c’est dommage pour lui. Vous n’auriez pas tort d’ailleurs. Une étude de 2009 de l’université d’Emory aux Etats-Unis, a par exemple prouvé que la lecture renforçait la connectivité entre les neurones dans certaines zones du cerveau. Une autre pour ne citer que ces deux là, faite cette fois-ci en 2013 par des chercheurs néerlandais, démontre que les lecteurs de fiction avaient plus d’empathie que les non lecteurs.

« Les raisons de lire sont multiples », résume Laurent Piolatto, délégué général de l’association Lire et faire lire, qui cherche à faire goûter à la lecture à des publics de jeunes âgés de 0 à 12 ans. Reprenant les conclusions de l’étude de 2013, il avance par exemple que « la lecture favorise l’empathie ». Selon lui, elle permet aussi de « développer l’imaginaire » ou encore de « construire les connaissances ». Difficile dans ces conditions de soutenir le point de vue des non lecteurs.

Le risque d’imposer la lecture

Pourtant Jérémy ne rougit pas devant son manque d’intérêt pour la lecture. « Je n’en parle pas spontanément, mais si on aborde le sujet je l’assume. Ce n’est pas une tare mais un choix personnel. Certains n’aiment pas le foot ou le ciné, moi c’est la lecture. Ca ne m’a pas empêché de faire mes études ».

Ses études justement, il les a faites à Science-Po Lyon. Et c’est même là qu’il a perdu le goût de la lecture. « On avait beaucoup plus  d’ouvrages théorique. Ca m’a dégoûté. J’ai fini par aller chercher les résumés sur Internet. Ca m’a pal mal détourné de la lecture », déclare celui qui n’a aujourd’hui « plus le réflexe d’aller en librairie », alors même qu’il n’était pas allergique au papier dans sa jeunesse.

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A en croire l’anthropologue au CNRS Michèle Petit, auteure de l’Eloge de la lecture : la construction de soi, la situation de Jérémy est loin d’être à part. D’après elle, il est fréquent « qu’on ne soit pas lecteur parce qu’on a l’impression qu’on voulait vous faire rentrer de force dedans. Ici, il y a une pression de la part d’une institution qui lui fait lire quelque chose de très austère. Mais je ne m’inquiète pas pour lui, s’il a eu goût à lire plus tôt, il sait que ça existe et ne fait pas partie des exclus. »

Savoir ce que la lecture peut offrir

Car pour la chercheuse, là se trouve bien le vrai danger. « La plupart du temps, il me semble qu’on est non lecteur parce qu’on a l’impression que les livres nous ont exclus, déclare-t-elle. Dans ce cas là, il est grave de ne pas avoir eu la chance de ne pas rencontrer quelqu’un qui fasse sentir que les livres étaient désirables et qu’on avait le droit de se les approprier. » Ce cas de figure, que l’on retrouve beaucoup dans les milieux populaires, semble toucher majoritairement les garçons. « Souvent il y avait la croyance que si on lisait ça risquerait de féminiser. »

La sociologue Chantal Horellou-Lafarge est arrivée à la même conclusion. « Les femmes lisent plus que les hommes depuis les années 1950-1960, sans doute parce que c’est un loisir d’intérieur. On peut s’évader tout en restant chez soi. Dans les milieux moins favorisés, lire était perçu comme une perte de temps. C’était ne pas travailler. »

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Lutter contre ces conceptions est précisément ce que cherche à faire l’association Lire et faire lire. « Nous avons comme vision un peuple de lecteurs », déclare Laurent Piolatto. « Le pari que nous faisons c’est que les enfants finissent par se dire que grâce au livre ils vont pouvoir accéder à des histoires. On cherche à montrer les bénéfices de la lecture ». Pour autant, le délégué général de l’association est conscient que « des gens vivent très bien sans lire », l’essentiel est pour lui d’avoir « une compréhension du texte qui va au-delà du déchiffrage d’un tableau d’affichage ».

Alors est-ce si grave que cela de ne pas aimer lire ? Chantal Horellou-Lafarge répond avec un certain franc parler. « Quand on voit les livres qui sortent, ne pas les lire n’est pas dramatique. Ne pas avoir lu Marc Lévy ? On peut survivre », déclare-t-elle acerbe. Et pour Victor Hugo ou Sartre ? « C’est dommage, mais ce n’est pas grave. Est-ce que c’est grave de ne pas aimer la musique classique ? »