«This Is Us»: Pourquoi cette série a fait chialer tout le monde (dont les journalistes de « 20 Minutes »)

TELEVISION La diffusion de ce « drama » américain couvert d'éloges commence ce jeudi soir, à 21h, sur Canal +…

Fabien Randanne, avec Laure Beaudonnet

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Mandy Moore et Milo Ventimiglia dans «This Is Us».
Mandy Moore et Milo Ventimiglia dans «This Is Us». — NBC

Prévoyez les mouchoirs. This Is Us s’apprête à émouvoir dès ce jeudi, à 21h, les téléspectateurs sur Canal +. Les destins de Jack, Rebecca, Kate, Randall et Kevin ont déjà bouleversé des milliers de téléspectateurs lorsque les épisodes ont été diffusés cet hiver sur Canal + Séries. Parmi eux, plusieurs journalistes de 20 Minutes qui glissent avoir « sangloté », « pleuré », « chialé » au fil des épisodes, bien davantage que face à une autre série. Nous avons glané ces confidences au sein de la rédaction avant de demander au philosophe et spécialiste des séries Vincent Colonna* d’expliquer pourquoi This is Us fait couler tant de larmes.

  • On pleure parce que c’est du pur mélo

Entendu à la rédac : « C’est mélo, mais c’est bon de se rouler dedans parfois. »
« Je trouve que ça ne flirte pas trop avec les bons sentiments donneurs de leçon du style La petite maison dans la prairie ou Sept à la maison. Ça enfonce quand même moins de portes ouvertes. »
« Pour moi, "mélo", c’est négatif. Ça sous-entend le côté "guimauve, sirupeux". Je ne trouve pas que la série force sur ce côté-là. »

Vincent Colonna : Le mot « mélo » a deux sens. L’un, péjoratif, pour parler d’émotion facile. Mais le mélo touche aussi à toutes nos racines psychologiques en mettant en scène la famille et des thèmes comme la parentalité, la filiation, les parents perdus ou retrouvés, le couple, la reconnaissance ou l’absence de reconnaissance… N’importe qui se sent forcément concerné. C’est un genre qui est apparu après la Révolution française avec la poussée de l’individualisme, alors qu’avant les groupes sociaux étaient plus importants que l’individu. Le mélo est moderne, c’est le genre de notre époque.

  • On pleure parce qu’on se remet en question et que ça fait parfois mal

Entendu à la rédac : « Cette série m’interroge beaucoup sur moi en temps qu’être humain et mes rapports avec mes proches. A un moment j’ai arrêté de regarder avec mon copain parce que ça nous poussait trop à nous interroger sur tout, ça me plongeait dans des introspections sans fin. »

Vincent Colonna : Les bonnes séries sont celles qui vous poussent à vous interroger sur vos choix, vos décisions, vos comportements. On se demande si on aurait agi comme le personnage ou autrement. Ça nous fait réfléchir et ça peut être à la limite de l’insupportable.

  • On pleure parce qu’on aime les personnages

Entendu à la rédac : « Moi, je ne me remets pas en question à travers les personnages, en revanche, j’ai énormément d’empathie pour eux, je deviens eux pendant l’épisode. »

« Je pleure pour tous les personnages, pour Randall dans son enfance, pour son père, mais aussi pour les difficultés de Kate vis-à-vis de son poids… Je chiale tout le temps en fait devant cette série. »

Vincent Colonna : La série est faite pour qu’on soit en empathie avec les personnages, mais en même temps, on peut les détester. Le coup de génie du premier épisode [on ne spoilera pas] est esthétique. La gestion du passé et du présent par cette série est très audacieuse. Généralement, quand il y a des flash-back, il y a toute une série de signaux. Ici, ils sont approchés de manière plus précautionneuse. Cette série casse toutes les règles habituelles, constamment transgressées : on n’a jamais vu ça et en même temps, This Is Us ne donne jamais l’impression d’être une série d’avant-garde.

  • On pleure parce que ça nous ramène à notre famille

Entendu à la rédac : « Ce qui me touche le plus dans cette série, c’est vraiment l’idéalisme qui ressort de chaque épisode. La notion de famille comme clan aussi fonctionne parfaitement pour moi. Le côté, "La famille, c’est sacré, on ne touche aux miens". »

Vincent Colonna : This Is Us célèbre la famille au sens large, pas forcément biologique. Mais en même temps, elle dénonce tous les travers, le Pandémonium de tout ce que la famille peut provoquer comme souffrances. Par exemple, l’obésité – qui ici, n’est pas d’origine génétique –, l’égoïsme d’une mère… On fait le tour des conneries qui sont faites au sein de la famille. C’est ambigu. Et c’est le propre d’une bonne série : elle nous fait réfléchir sans nous énoncer de morale définitive.

  • On pleure parce que ça nous fait aussi du bien

Entendu à la rédac : « Je trouve dans la série le besoin d’absolu que j’ai et qui me fait encore plus chérir ce que j’ai. Elle me conforte dans un truc que je me dis souvent, qui est très américain : "Rien n’est jamais perdu, il faut s’accrocher et on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise". En fait je pense qu’elle nous conforte tous dans ce qu’on a envie d’y voir chacun et qu’on pense déjà à la base. »

« Je trouve un réconfort dans This Is Us. Dans cette idée du "On n’est pas parfait mais on fait de notre mieux". »

Vincent Colonna : C’est une série qui nous euphorise. Autour de moi, j’entends dire que c’est une série qui fait du bien. Elle parle de perte, de deuil, d’obésité – dont le personnage n’arrive pas à se débarrasser, ce qui est une métaphore des choses qui nous pourrissent la vie. A 300 % c’est une série qui répare celui ou celle qui la regarde. Mais pour être réparé, il faut avoir passé l’épreuve du feu. Si vous n’avez pas connu la négativité, la perte… vous ne savez pas ce que c’est qu’être malheureux. Ou heureux.

  • On pleure parce qu’on s’y reconnaît

Entendu à la rédac : « This is Us porte bien son titre. Cette série, au fond, "c’est nous". »
« L’autre interprétation, c’est la simplicité que suppose le titre : "C’est nous, on est comme ça, sans fard". »
« Je pensais aussi au sens "C’est les USA" : un optimisme absolu malgré tout ce qui arrive »

Vincent Colonna : C’est un titre de génie. Notamment pour sa lecture : « This is US », « C’est les Etats-Unis ». Tous les problèmes de ce pays sont épinglés : le poids des médias décervelant, les effets du libéralisme (à travers les efforts et les sacrifices entrepris par un père pour réussir), l’obésité, le racisme… Je n’ai d’ailleurs jamais vu une série qui dénonce le racisme de manière aussi continue, systématique, mais en même temps avec une telle subtilité que les spectateurs ne s’en rendent pas compte au premier abord. Cette série a une dimension sociale critique très importante. Il nous en manque une comme ça en France.

* Vincent Colonna est notamment l’auteur de L’Art des séries télé 2 : L’Adieu à la morale, paru en 2015 chez Payot.