Lettre ouverte à Hamon et Mélenchon: Philippe Torreton, acteur engagé multirécidiviste

MILITANT Retour sur le parcours de cet artiste engagé qui a poussé un coup de gueule ce jeudi contre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon…

Anne Demoulin

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Philippe Torreton  interprète Cyrano de Bergerac en 2016.
Philippe Torreton interprète Cyrano de Bergerac en 2016. — IBO/SIPA

Le comédien n’est jamais le dernier à pousser des coups de gueule. Après avoir publié une lettre ouverte ce mardi dans L’Obs implorant Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon d’unir leurs forces, Philippe Torreton a dénoncé l'« attitude égotique désastreuse » des deux candidats à l’élection présidentielle ce jeudi matin à l’antenne de France Info. Lors de cette intervention, il a invité le peuple de gauche à «  rendre son vote nul » en mettant « un petit bulletin Mélenchon et un petit bulletin Hamon » dans l’urne. Itinéraire d’un artiste politiquement engagé.

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Un engagement hérité de sa famille

Né en 1965, Philippe Torreton a grandi dans la banlieue de Rouen. Son père, Jacques Torreton, pompiste, fut un des derniers soldats à quitter la cuvette de Dien Bien Phu. Sa mère, institutrice, Claudine Lehoc, « se battait pour pouvoir apporter aux enfants un enseignement de qualité malgré le nombre d’élèves qu’on lui imposait ».

« En famille, dans ma Normandie natale, nous commentions beaucoup l’actualité », confie l’acteur au journal Le Temps. « En mai 1981, ses parents pleurent de joie », rapporte encore le quotidien Libération. « Nous étions très sensibles aux conditions de travail des plus modestes. (…) Mon oncle, maçon, a dû être opéré parce qu’il avait les sinus remplis de ciment. J’ai vu autour de moi la dépression s’installer. Ça marque. », détaille encore l’acteur à nos confrères suisses.

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Son amour pour l’art dramatique naît au club de théâtre dans la salle polyvalente du collège Édouard-Branly. « A 14 ans, j’ai dit à un copain d’école : je serai acteur », se souvient-il encore. Il fait partie de la trentaine de lauréats retenus parmi près de 2.000 candidats au Conservatoire de Paris en 1987. « Je n’aurais sans doute pas poursuivi si je n’avais pas été retenu. Après, il y a eu cette autre école qu’est la Comédie-Française. » Pensionnaire à la Comédie-Française en 1990, il sera le 489e sociétaire de l’institution de 1994 à 1999.

Des choix artistiques dictés par sa conscience politique

Ses maîtres sont le comédien Michel Bouquet, à qui il voue « une admiration sans bornes » et l’écrivaine Charlotte Delbo, engagée dans la Résistance intérieure et l’une des 49 rescapées du Convoi du 24 janvier 1943, constitué principalement de déportés politiques. Les trois volumes de son œuvre, Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, et Mesure de nos jours, republiés aux éditions de Minuit, figurent en bonne place dans la bibliothèque du comédien. « Je les ai offerts une quinzaine de fois au moins. Je n’ai rien lu de plus terrible, de plus simplement dit que ces mots-là », dit-il encore à nos confrères helvètes.

Au cinéma, les choix de Philippe Torreton reflètent son engagement politique. Il apparaît ainsi dans de nombreux films de Bertrand Tavernier, tels que L. 627 qui dénonce le décalage entre les moyens prévus par la loi et ceux effectivement mis à disposition de la police, ou Ça commence aujourd’hui où il incarne un directeur d’école maternelle confronté à la misère sociale. Dans Présumé coupable, il campe la descente en enfer d’Alain Marécaux, « l’huissier » de l’affaire d’Outreau.

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Pour le comédien, la culture est le « lien quand la société se disloque ». Au théâtre, il conjugue engagement sur scène et engagement politique. Après avoir triomphé dans Cyrano, - également actif dans le débat politique en prenant position contre la Fronde dans un violent pamphlet, Philippe Torreton a fait son retour sur les planches fin 2016 avec la fable politique féroce de Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui.

Ce héros, double d’Hitler, se sert du désarroi du peuple pour arriver au pouvoir. Un texte qui entre en résonance avec la montée des partis nationaux en Europe. « Nous avions envie, Dominique Pitoiset et moi de nous confronter à un propos politique », lance le comédien. « Jouer Arturo Ui, c’est m’engager dans la campagne présidentielle », poursuit-il.

Un engagement politique assumé

Philippe Torreton assume son engagement politique. Le documentaire Au cœur de l’acteur (sorti en 2008) dans lequel Antoine Benoît suit le comédien dans la pièce d’Alexandre Griboeidov Du Malheur d’avoir de l’esprit, créée en mars 2007 au Théâtre national de Chaillot montre comment s’entremêlent ses deux passions, la comédie et la politique, et nous entraîne dans la campagne présidentielle de Ségolène Royal dans laquelle l’acteur participa activement.

Le comédien n’hésite jamais à prendre position, toujours à gauche. Dans les années 1990, il flirte avec Arlette Laguiller, qu’il quitte quand elle refuse de voter pour la taxe Tobin. Puis, il rallie Noël Mamère en 2002, et défile contre le FN aux côtés de son père. En 2005, il fait campagne pour le « oui » au référendum de 2005 sur la Constitution européenne, aux côtés des socialistes.

Sa relation avec la journaliste Claire Chazal le conduit à rencontrer Ségolène Royal. L’acteur entre en campagne en cosignant une tribune de soutien à la candidate socialiste dans Libération. Lors des meetings de la candidate, « derrière un micro, sur une tribune, devant une assemblée bruissante d’affects, Torreton exulte », écrit alors Libération. Philippe Torreton s’engage, enfin, avec Bertrand Delanoë pour les élections municipales de 2008, à Paris, en tant que candidat dans le 9e arrondissement.

« Alors Gérard, t’as les boules ? »

Elu conseiller municipal, il est conseiller d’arrondissement, délégué à la citoyenneté, à la lutte contre les discriminations et aux événements artistiques auprès du maire du 9e. Champion de l’absentéisme avec la ministre Christine Lagarde au Conseil de Paris, il démissionne en novembre 2010. Philippe Torreton aime user du style épistolaire. En avril 2012, il écrit une «  lettre à Jean Ferrat », publié dans Médiapart, dans laquelle il fustige la France sous Sarkozy.

En décembre 2012, il rédige « Alors Gérard, t’as les boules ? », une lettre adressée à Gérard Depardieu et publiée dans Libération lui reprochant son exil fiscal. Il s’attire les foudres de Catherine Deneuve, Fabrice Luchini et Gérard Darmon qui lance sur RTL : « Sous prétexte qu’on est acteur, on nous interroge sur tout et on doit avoir un avis sur tout. Et moi, je n’ai pas envie d’avoir un avis sur tout, ou en tout cas de le donner comme ça sur une station de grande écoute. Pourquoi ? Ça ne sert à rien et c’est rarement à l’avantage de celui ou de celle qui parle. »

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Philippe Torreton rétorque dans l’émission News et Compagnie sur BFM TV. « Je trouve que le pays va mieux quand les gens s’expriment. Je pense que si on était plus nombreux partout, pas seulement chez les comédiens, à s’exprimer, le pays irait mieux. »

En 2015, il signe chez Flammarion un livre intitulé Cher François : lettres ouvertes à toi, Président. Sur la quatrième de couverture, il écrit : « Je me suis investi en politique, comme on dit. J’ai soutenu des candidats, fait des discours devant des foules, je me suis même inscrit sur une liste municipale. Depuis tout petit j’imagine des plans d’action pour sauver le devenir humain. La vie des gens me passionne, mais j’ai de la peine à voir le monde tel qu’il est et me dire que "c’est comme ça" : Or, aujourd’hui, comme beaucoup, je suis déçu, dépité, désappointé, consterné, accablé. J’ai le sentiment qu’une élection a eu lieu mais que rien ne s’est passé normalement. »