«Westworld»: Et si les fans de séries devenaient leurs pires ennemis?

SERIES US Jonathan Nolan doit réécrire une partie de la saison deux de « Westworld » car Reddit a vu venir le twist d’un épisode…

Laure Beaudonnet

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Evan Rachel Wood, James Marsden et Anthony Hopkins  dans le final de «Westworld».
Evan Rachel Wood, James Marsden et Anthony Hopkins dans le final de «Westworld». — HBO

C’est pas bientôt fini, oui ! ? En caricaturant un peu, c’est plus ou moins la réaction de Jonathan Nolan, créateur de la série Westworld, obligé de réécrire l’épisode 3 de la saison 2 à cause de petits malins qui ont deviné le twist principal. « Reddit a déjà vu venir un rebondissement », a-t-il expliqué au  PaleyFest ce samedi. Su-per. Et Westworld est loin d’être la seule série à se faire spoiler par les communautés de fans avant même sa diffusion sur le petit écran. Game of Thrones a fait l’objet de toutes les conjectures, l’auteur des livres G. R. R Martin a même songé en 2014 à changer la fin de son histoire, agacé par ces devins du Net. Et ne parlons même pas de Lost qui avait éveillé de nombreuses théories à son époque. Certaines s’étaient même révélées très très proches de la réalité. A force de vouloir percer les mystères de leur fiction préférée, ces communautés ne sont-elles pas en train de devenir leurs pires ennemis (ou ceux des showrunners) ?

Un effet de mode

« Les fans se sont toujours réunis autour d’une œuvre pour imaginer la suite, relève Alain Carrazé, spécialiste des séries télévisés et auteur des Nouveaux feuilletonistes (éditions Fantask). Dans les années 1960, il existait déjà des fanfictions aux Etats-Unis ». Des amateurs qui s’amusent à écrire la suite pour faire durer le plaisir.

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« Par exemple, les fans de Battlestar Galactica argumentaient sur des théories de façon assez détaillée avec des captures d’écran à l’appui, des bouts de dialogue, des arrêts sur image pour anticiper la suite de la série », surenchérit Mélanie Bourdaa, docteure en science de l’information et de la communication. Les inconditionnels de Pretty Little Liars vont jusqu’à créer des Tumblr pour mettre en commun les preuves de leurs théories.

Caisse de résonance du Web

La nouveauté réside plutôt dans l’écho que toutes ces spéculations trouvent sur le Web et dans la presse. « Ce qui était réservé aux communautés de fans, aux forums, est aujourd’hui à la mode, surtout parce que ça fait du clic », souligne Alain Carrazé. Il y a vingt ans, les communautés se seraient creusé les méninges de la même manière, sauf que la presse n’en aurait pas eu grand-chose à faire.

Dès les débuts d’Internet, dans les années 1990, les fans nourrissaient la mythologie de X-Files, par exemple. « C’est aussi une manière de faire valoir sa compétence, montrer qu’on est capable de repérer les indices de l’intrigue », indique de son côté Patrice Flichy, professeur émérite de sociologie à l’Université Paris-Est Marne-La-Vallée. Et de préciser qu’il y a plusieurs manières de regarder ou de lire une œuvre. « Certains lecteurs préfèrent commencer par la fin d’un roman policier », lance le sociologue. Certes, mais nul besoin d’en faire profiter la planète entière.

Il ne faut pas surestimer le pouvoir d’une communauté

Et puis, tout l’intérêt d’une série n’est-ce pas de susciter l’intérêt du public finalement ? C’est agaçant pour l’auteur, c’est sûr, mais ce petit jeu de fans peut aussi permettre d’améliorer le scénario. « Si Nolan en profite pour trouver une meilleure idée, ce n’est pas plus mal. Par contre, si à cause de trois fans, il change un twist génial, c’est dommage », reprend Alain Carrazé qui, de mémoire de spécialiste, n’a jamais vu un showrunner changer son intrigue pour plaire à une poignée de spectateurs. A la différence d’un long-métrage où l’auteur, a priori, a déjà en tête la fin de l’histoire, une série connaît des mutations au fil du temps. « Les flash-forwards de Lost étaient une idée de génie, mais ils n’étaient pas prévus », souligne le journaliste.

« Les showrunners se rendent sur ses réseaux sociaux et s’en servent comme d’un baromètre pour éventuellement changer des orientations scénaristiques, explique à son tour Mélanie Bourdaa. Regardez Nikki et Paulo [dans Lost] : devant le mécontentement des fans, les showrunners ont tué des deux personnages plus tôt que prévu ». Des éléments extérieurs, la baisse d’audiences, l’envie de renouer avec le public, peuvent ainsi pousser une série à s’améliorer. Mais il ne faut pas surestimer le pouvoir d’une communauté… Sa clairvoyance, peut-être.