«Avec "Girls", on a arrêté de faire croire que les femmes sont des princesses qui ne font pas caca»

SERIES TELE La série de HBO a bousculé la manière dont on montre les corps féminins à la télévision. Mais jusqu’où ?

Mélanie Wanga
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Les filles sont de retour pour une ultime saison.
Les filles sont de retour pour une ultime saison. — HBO

On se souvient encore de ce jour de 2011 où Girls a débarqué en fanfare sur la chaîne amércaine HBO. Le buzz la précédant annonçait la couleur : une réalisatrice surdouée de 26 ans appelée Lena Dunham avait eu carte blanche pour créer cette série, un récit inspiré de ses expériences personnelles. Girls se concentrerait sur la vie de quatre héroïnes vingtenaires new-yorkaises, et serait riche en nudité crue et en sexe réaliste. A l’heure de l’arrivée de la sixième et dernière saison sur OCS en +24 le lundi 13 février, on fait le point.

Certains ont été déçus, d’autres comblés : ce qui est sûr, c’est que Girls a fait parler d’elle à chacune des diffusions de ses six saisons. Les audiences modestes (500.000 téléspectateurs en moyenne) n’ont en rien empêché la série de devenir le sujet permanent d’articles et de conversations autour du féminisme, des jeunes diplômés paumés ou encore de la diversité à la télévision.

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La comparaison évidente avec Sex and the City

« Quand Girls est arrivée, on l’a tout de suite comparée à Sex and the City parce qu’elle parlait de sexe d’un point de vue féminin, explique Linda Belhadj, critique de cinéma américain, spécialiste du genre et coauteure de Paul Verhoeven, Total Spectacle (éd. Playlist Society). Mais dans l’autre série de HBO, les principales scènes de sexe étaient celles de Samantha (Kim Cattrall), l’une des amies de l’héroïne qui était très belle, blonde, libérée et savait satisfaire ses partenaires. Sarah Jessica Parker, l’interpète de Carrie qui était le personnage principal, avait une clause de non-nudité dans son contrat. On la voyait donc toujours en lingerie avec des scènes de sexe plutôt sages. »

Très consciente de la filiation, Lena Dunham avait d’ailleurs évoqué Sex and the City dans  son pitch pour vendre sa série, en soulignant qu’elle souhaitait montrer du sexe très peu axé sur la performance, mais plutôt sur la maladresse, le réalisme et l’angoisse de déplaire à son partenaire. Et l’actrice/showrunner n’a pas hésité à tomber le haut et le bas  très, très souvent.

Exhiber sans cesse son corps rond, nu et tatoué, avec bourrelets et vergetures a sans aucun doute été l’une des transgressions principales de Girls. Les effets ne se sont pas faits attendre : l’actrice a été critiquée sans merci sur Internet, prouvant par là même la nécessité de sa démarche. Car quand Hannah est dévêtue, ce n’est jamais dans le but d’aguicher le téléspectateur - ce qui est la fonction principale habituelle de la nudité et du sexe à la télévision -, mais pour montrer une femme que le médium, qui reste en majorité produit et réalisé par des hommes, ne jugeait jusqu’ici pas montrable.

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Du sexe glauque qui provoque le malaise

Du côté de la transgression, il n’y a pas eu que Sex and the City. Dès les années 1990, les séries pour adolescents ont parlé de sexe. Linda Belhadj reprend : « Beverly Hills, qu’on moque souvent, a évoqué dès sa première saison le sexe au lycée, le Sida et le viol. Angela, 15 ans également. » Mais jusqu’ici, les scènes de sexe explicites étaient réservées à des personnages mûrs, dont l’âge tournait autour de la trentaine. Et le sexe restait positif. En cela, Girls a fait tomber une autre barrière : mettre en scène des jeunes femmes et hommes dans des scènes de sexe bien peu glamour, alors que tout était jusqu’ici suggéré par les dialogues.

L’esthétique glauque de l’intimité des héroïnes est d’ailleurs un autre point de friction. Ressent-on un malaise permanent à leur vision parce que Marnie ne peut s’empêcher de coucher avec les ex de ses copines, ou parce qu’Hannah cède à des pratiques qu’elle ne semble elle-même pas vraiment apprécier ? Un peu de tout ça, sûrement. Linda Belhadj suggère : « Lena Dunham a révélé avoir été violée à l’université et a expliqué avoir eu longtemps du mal, après cet événement, à fantasmer. Du coup, quand son personnage prend des poses porno de manière comique, on sent une forme de douleur sous-jacente. »

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Un vague malaise qu’on retrouve aussi dans les scènes de sexe des copines de Hannah, pourtant plus conformes aux corps en vogue à la télé : Marnie et Jessa sont deux bombes, et Soshannah est mince et mignonne. Mais dans Girls, la nudité n’est pas tant la source de l’embarras du spectateur que la manière dont les personnages la vivent.

Controverses en série

Girls est arrivée à un moment où la télévision américaine tentait de sortir des récits autour d’hommes blancs torturés à la Breaking Bad et Mad Men. Avec ses quatre héroïnes, elle a pourtant vite trouvé ses limites en passant complètement à côté des minorités raciales (un Brooklyn 100 % blanc, mais avec Donald Glover ou Jessica Williams en guest stars quand même) et en flanchant assez régulièrement dans son écriture. Si Girls nous a donné des scènes d’anthologie (masturbation, sodomie, plans à trois, anulingus…), la psychologie des personnages et les intentions des auteurs paraissaient souvent troubles.

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De nouvelles séries réalistes portées par des personnages féminins n’ont pas tardé à suivre : citons par exemple Broad City, Inside Amy Schumer ou encore Crazy Ex-Girlfriend. « Girls a profité d’un élan qui était déjà là, complète Linda Belhadj. Cette envie d’arrêter de faire croire que l’on est des princesses qui ne font pas caca demandait à s’exprimer à l’écran, mais je ne dirais pas pour autant que Lena Dunham nous a sorties des ténèbres. Le féminisme existait avant elle, et son corps a souvent servi à masquer les faiblesses d’écriture de sa série. »

On peut le dire : avec Girls, Lena Dunham a ouvert une porte. Pourtant, la véritable transformation reste à effectuer. Des controverses diverses et variées qu’elle déclenche sur Internet à son amitié ambivalente avec la reine de lycée des people  Taylor Swift, on lit entre les lignes que Lena Dunahm ne s’accepte toujours pas complètement. Le dernier tabou télévisuel ne serait-il donc pas de mettre en scène des femmes au corps imparfait qui, malgré les injonctions de la société, s’aiment assez pour choisir du sexe positif et faire la nique aux clichés ? Dans la société comme au lit.