Villes du futur: La métropole de demain existe déjà, on appelle ça un aéroport

#2050 A l'occasion des Journées nationales de l'architecture les 13, 14 et 15 octobre, « 20 Minutes » a décidé de se projeter en 2050. Entre science-fiction et prespectives réalistes, à quoi ressembleront nos villes dans 33 ans?...

Benjamin Chapon
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L'artiste Adrian Paci présente son oeuvre
L'artiste Adrian Paci présente son oeuvre — Adrian Paci

Êtes-vous déjà allés à l’aéroport pour… ne pas prendre l’avion ni déposer un(e) ami(e) ? Nous oui, pour rencontrer Franck Bauchard, directeur de l’Institut Techne : « L’aéroport est un laboratoire de la vie contemporaine fascinant pour les anthropologues, et donc aussi pour les artistes. » Selon ce spécialiste des arts et nouvelles technologies, « l'aéroport, c'est la ville du futur : ultra-sécurisée et contrôlée, ultra-connectée et fonctionnelle. »

Pour une récente exposition à la Gaîté Lyrique, Franck Bauchard a étudié l’histoire et le développement des aéroports : « Dans les années 1920, il y avait des projets pour créer le premier aéroport parisien en centre-ville. Le Corbusier avait imaginé une piste d’atterrissage sur la Seine. » Dès ses débuts, le concept d'aéroport concurrence celui de métropole.

En 2023, on fêtera le centenaire du premier aéroport

Pour notre spécialiste, « condamnés à évoluer ou mourir », les aéroports sont devenus de véritables centres de vie : « Ils prennent en compte de plus en plus de fonctions. Aujourd’hui, on y retrouve l’ensemble des fonctions d’une ville. » A tel point qu’après avoir envisagé des aéroports en centre-ville, on pourra bientôt installer des villes dans les aéroports.

En 1923 était inauguré le premier aéroport commercial, Berlin Tempelhof, aujourd’hui transformé en parc urbain. Bientôt 100 ans plus tard, essayons d’imaginer à quoi ressemblerait une vie à l’aéroport.

Les indices d’une ville

« On pourrait se croire dans une ville, estime Franck Bauchard. Nous nous y sommes donné rendez-vous comme on se retrouve sur une place. Les protocoles sont exactement les mêmes, la signalétique aussi, les magasins… Là par exemple, on pourrait être dans une brasserie parisienne mais il y a cet écran à fond bleu dans le décor qui indique les prochains vols. C’est l’indice d’un ailleurs. »

Poste, police, commerces, hôtels, transports en commun… Tous les éléments d’une ville semblent présents dans les aéroports du XXIe siècle. Mais pourrait-on concrètement y vivre ? « Alain de Botton a fait l’expérience de passer une semaine dans un aéroport et en a tiré un livre, raconte Franck Bauchard. L’environnement est d’une telle artificialité que ce qu’il raconte ne fait pas très envie. »


Une organisation illisible

Au bout d’une heure passée à l’aéroport sans avoir le stress de pouvoir rater son avion, on finit étrangement par s’y sentir à l’aise. « L’organisation d’un aéroport ressemble à celui d’une ville, remarque Franck Bauchard. Ils ont tous été faits de bric et de broc, se sont agrandis, ont fait évoluer leurs usages et sont dépareillés.Les aéroports s’abîment très vite. Leurs architectures futuristes deviennent très vite dépassées. Comme le terminal circulaire de Roissy. L’obsolète côtoie l’avenir. » Comme n’importe quelle ville en somme.

Photo de Kerwin Rolland pour l'exposition Aéroports/Ville-Monde
Photo de Kerwin Rolland pour l'exposition Aéroports/Ville-Monde - Kerwin Rolland

« On ne voit pas toute la machinerie qui est cachée et mystérieuse. » Comme une ville cache ses égouts ? « Ça va plus loin que ça. Un aéroport est une ville illisible, impossible à comprendre parce qu’il y a de nombreuses zones auxquelles on n’a pas accès. Il y a un monde, celui des voyageurs, et un inframonde, celui des employés de l’aéroport, bagagistes, techniciens, agents de sécurité… On n’entre jamais dans ce monde. Et il y a aussi souvent l’étage des départs qui ne croisent pas celui des arrivées. »

De l’art en attente

Pour mettre ses visiteurs à l’aise, et meubler leurs immenses halls, les aéroports introduisent des œuvres d’art, souvent consensuelles et colossales. « C’est souvent de piètre qualité, reconnaît Franck Bauchard. Un peu comme les sculptures in situ dans les villes d’ailleurs. Il y a aux Etats-Unis un musée des bagages oubliés, ça me semble plus intéressant comme proposition artistique d’aéroport. »

Plutôt que d’envisager l’aéroport comme un musée, leurs architectes les conçoivent souvent comme des chorégraphies, des spectacles. « Dans les années 1960, on allait à l’aéroport comme on allait au spectacle. Orly est l’un des rares aéroports où l’on peut voir décoller et atterrir des avions depuis une galerie accessible aux non-voyageurs. Quand a été ouverte l’aérogare Sud en 1961, l’aéroport attirait plus de touristes que le Château de Versailles ! »

Autre élément de bien-être que développent les aéroports comme les grandes métropoles : les zones vertes. « Les aéroports les plus modernes recréent de la nature dans leurs enceintes. Celui de Singapour est le plus apprécié des voyageurs pour cette raison. »

Dernières frontières

Malgré tous ces efforts, les aéroports restent mal aimés, considéré comme froids voire inhospitaliers. « Comme ils sont devenus des cibles, ce sont des lieux où nous sommes les plus surveillés, contrôlés. On suit tous un parcours prédéfini. Ces contrôles, et les possibles fouilles ou palpations troublent notre rapport au corps. » On accepte d’oublier nos corps propres pour faire corps commun.

Passer un moment à l’aéroport est toujours un moment étrange. « Ce sont des lieux virtualités notamment dans le rapport au temps. Dans les restaurants, il y a des gens qui prennent un petit-déjeuner à côté d’autres personnes qui dînent. »

L'oeuvre Eros 3 de An Te Liu pour l'exposition Aéroports/Ville-Monde
L'oeuvre Eros 3 de An Te Liu pour l'exposition Aéroports/Ville-Monde - An Te Liu

Pour Franck Bauchard, « on préférera toujours les gares aux aéroports parce que les gares sont plus romantiques. On ne peut pas vraiment se dire au revoir dans un aéroport. »

Connectés par essence

Mais finalement, ce que l’on demande à une ville, c’est avant tout d’être commode pour une vie ouverte sur le monde. Or l’aéroport est connecté par essence. « Ils forment un système monde, sont reliés ensemble, comme les ports d’une banlieue invisible selon Ballard. Tout aéroport en postule un autre, explique Franck Bauchard. Il y a pas mal de gens qui font leurs réunions dans les aéroports, ils atterrissent, rencontrent leurs contacts à l’aéroport puis repartent. Ils utilisent l’aéroport comme une fin en soi. »

Pour Franck Bauchard, vivre dans un aéroport serait donc possible mais très inconfortable voire déshumanisant. « Ce sont des lieux qui ne vivent que pour leur fonction. Surtout, il leur manque l’exotisme. Certains aéroports ont une architecture très personnelle. Mais dans l’ensemble, ils sont tous pareils. Il y a la même acoustique, très mate, et le même climat dans tous les aéroports du monde. » Pas sûr qu’on s’y plaise très longtemps…