Comment (et pourquoi) écrire à votre «moi» du futur

MESSAGE PERSONNEL En ce début 2017, préférez aux bonnes résolutions la tradition d'une lettre destinée à vous-même. Ce bon vieux Internet s'occupe de garder votre message au chaud, pendant deux ou cinquante ans...

Annabelle Laurent

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Leslie Knope (Amy Poehler) scelle la capsule temporelle destinée aux futurs habitants de Pawnee. Parks and Recreation, saison 3.
Leslie Knope (Amy Poehler) scelle la capsule temporelle destinée aux futurs habitants de Pawnee. Parks and Recreation, saison 3. — NBC

Au fond, le 6 s’est simplement transformé en 7. Mais il y a toujours, début janvier, cette vague et grisante sensation de nouveau départ. On se projette, on prédit. Ça va donner quoi, cette année ? J’en serai où, au prochain réveillon ? Festif, ou dépressif, le champagne du 31 pré-2018 ? Et dans cinq ans ? La tradition voudrait qu’on prenne des résolutions, souvent bonnes à être vaines et culpabilisantes. Pourquoi ne pas opter pour la méthode douce : parlez plutôt à votre « moi » du futur…

« On oublie ce qui est important »

Futurello propose par exemple d’enregistrer des messages vidéo d’une minute, à recevoir dans 1, 3, 5, 10 ans. « Nous gardons votre vidéo secrète et au moment venu, vous envoyons un lien par e-mail pour que vous puissiez la regarder », proposent les créateurs de l’appli, un père et ses deux fils. « On oublie parfois ce qui est important. Racontez-vous où vous vivez, ce que vous aimez et ce que vous voulez accomplir, et surprenez-vous dans le futur. »

Vous pouvez aussi détourner Jack, une application de messagerie qui a la particularité d’envoyer des messages à retardement, à ouvrir dans une heure ou dans un an : son créateur veut lutter contre l’instantanéité et nous apprendre la patience.

Futurello, hello le futur.
Futurello, hello le futur. - Futurello

Adieu la pudeur ? Va pour YouTube. Les ados y ont un tag dédié, « Dear Future Self/Me », ou « Cher moi du futur », comme le racontait Rue 89, qui en a fait une riche exploration. L’ado interpelle l’adulte qu’il va devenir, à une période de sa vie où son avenir est en plein chantier. Quelques vidéos dépassent les 500.000 vues, comme celle d’Andrea Russett, une Youtubeuse américaine qui liste ses goûts, angoisses et rêves actuels, à réécouter dans quelques années : « Série préférée actuelle : The Office. Tu regardes toujours ? T’as intérêt ! Est-ce qu’ils ont fait une suite ? ». Puis, plus sérieusement : « Mes états d’âme actuels : c’est toi [son futur, si vous suivez], justement. Je ne sais pas du tout à quoi tu vas ressembler. (...) J'espère que tu es devenu quelqu'un de cool. Plus tard, j’aimerais avoir ma propre émission, comme Ellen DeGeneres. Mais si au moment où tu vois ça, Andrea, tu n’en as pas encore une, c’est pas grave, tu as le temps. »

Témoignage aux générations futures…

Dans son projet Les lieux, Georges Perec souhaitait «glacer le temps, figer l’histoire en quelque sorte en instantanées»: en 1969, il avait choisi 12 lieux parisiens qu'il a ensuite décrit, douze ans durant, avant de glisser ces récits dans des enveloppes qu'il scellait, et ne devait ouvrir qu'en 1981 pour découvrir une triple évolution, «le temps capté d’un lieu qui se transforme, l’évolution de ses propres souvenirs sur ce lieu, et l’évolution de son écriture même.»

Georges Perec comme les ados youtubeurs s'inscrivent dans la tradition des capsules temporelles, ces fascinantes œuvres de sauvegarde collective destinées aux générations futures… et aussi vieilles que les premières civilisations humaines.

En septembre dernier, la ville de Dana Point, en Californie, ouvrait une capsule temporelle qu’elle avait scellée en 1966, remplie de photos, articles et questions posées par la population aux futures générations. Une inspiration pour Leslie Knope (Parks and Recreation) et la ville de Pawnee ?

En 2013, on déterrait après 30 ans d’attente celle où Steve Jobs avait glissé des objets… Et ce entre des centaines d’exemples, de celle ensevelie lors de l’exposition universelle de New York de 1939, à ouvrir en 6939 (!), à celles envoyées dans l’espace…

Allez, à dans 5.000 ans.
Allez, à dans 5.000 ans. - Ninecormorants / gary_dunaier / Flickr

… Ou thérapie

S’écrire à soi-même, c’est laisser un témoignage de ce que c’était la vie début 2017, et imaginer ce qu’elle sera bien plus tard. « Est-ce que le monde existe encore ? Si l’apocalypse n’est pas encore arrivée et si le voyage dans le temps est devenu possible, tu pourrais m’envoyer quelque chose, un caillou, une chaussure, ce serait cool de voir quelque chose arriver de nulle part. Peut-être avec un petit mot dessus ? ». Ce message-là, écrit en 2011 à destination de 2060 est l’un des nombreux que l’on peut lire sur Future Me. Le site emblématique (et à l'origine d'un livre) est si vieux que plus de « 5 millions de lettres ont déjà été envoyées dans le futur ». 

Une Madame X (les messages publics sont anonymes) vient de recevoir ce 4 janvier 2017 un mail écrit 11 ans plus tôt : « Chère future moi. J’ose espérer que tu es encore mariée à Rob ! Et que Michael va bien. Je me demande qui est encore en vie dans la famille… Est-ce qu’on a acheté une maison ? Une seconde voiture (…)?». (On espère que non, et la planète alors ?)

La pratique peut sembler étrange, mais sans doute beaucoup moins à ceux qui tenaient, ou tiennent des journaux intimes. A lire les récits des adeptes, c’est avant tout une thérapie, et diablement efficace : « Je le fais depuis cinq ans et à chaque fois c’est une surprise, et un processus introspectif très riche. J’oublie tout si vite… Bonne année à ceux et celles que vous êtes et serez dans le futur », écrit un utilisateur, tandis qu’une autre témoigne : « Je viens de recevoir un mail de la Jenny du passé, d’il y a un an, et j’ai fondu en larmes au milieu d’un café. C’est exactement ce que j’avais besoin de lire, pile au bon moment. Je ne peux pas vous dire à quel point ça m’a aidé. Un ami n’aurait pas mieux trouvé les mots. »

"Envoyer dans le futur" - futureme.org/