Une constellation de sept étoiles baptisée David Bowie.
Une constellation de sept étoiles baptisée David Bowie. — http://www.stardustforbowie.be/

MEDIAS

De Bowie à Carrie Fisher... Le spleen des journalistes chargés d’écrire les nécros d’artistes

2016 a connu une hécatombe de grands noms de la musique ou du cinéma, dont il a bien fallu écrire l’éloge funèbre dans les journaux...

2016 restera comme l’année du Brexit, de l’élection de Donald Trump et du décès de… plein de monde. De David Bowie à Carrie Fisher, en passant par Prince, ou Leonard Cohen, les douze derniers mois ont ainsi été très éprouvants pour les journalistes des services Culture. « On a connu une hécatombe comme jamais, raconte Julien Gester qui dirige le service Culture de Libération. En janvier, on ne savait plus où donner de la tête. On est nombreux à Libé à avoir un rapport très affectif à certaines personnalités décédées en 2016, c’est sûr. Mais au-delà de la qualité des artistes, c’est la quantité de grosses nécros à faire qui nous a écrasés. A un moment, on était dans un état de psychose. Je me demandais sans cesse qui allait mourir. Piccoli ? Jagger ? Même si c’est fort journalistiquement parlant, c’est éreintant. »

David Bowie, Prince, Leonard Cohen... 2016 est-elle l'année la plus merdique de tous les temps?

Rédiger une nécrologie est un exercice journalistique particulier qui, ces dernières années, s’est transformé. Dans un passé assez récent, la nécro consistait en un rapide catalogue des hauts faits d’un artiste assorti de deux ou trois anecdotes sur sa vie et son parcours. La plupart des journaux préparaient même leurs nécros à l’avance, quand un artiste prenait de l’âge ou était malade. C’est assez sordide, mais c’est comme ça.

« Chéri, t’as rempli le frigo ? »

« Aujourd’hui, avec la baisse des effectifs dans les journaux, on n’a plus le temps de préparer à froid de longues nécros explique Olivier Nuc du Figaro. Et parallèlement s’est développée la gourmandise d’Internet pour  les petits articles à angles renouvelés toutes les heures qui permettent au lecteur de balayer le parcours d’un artiste sans se taper un long article de quatre pages. »

« Né le 8 janvier 1947 à Londres, David Robert Jones, est le deuxième enfant de Haywood John Jones, employé dans des associations caritatives, et de Margaret Burns, ouvreuse au cinéma. »

Extrait de la nécrologie de David Bowie par Sylvain Siclier dans Le Monde 

Dans le jargon, préparer et remiser un article en attendant le bon moment pour le publier, on appelle ça « le frigo ». Mais depuis quelques années déjà, le frigo est vide. « On n’a presque rien en froid, explique Julien Gester. Il paraît qu’au Monde, ils ont plus de 300 nécros au frigo. Nous, on en a trois… J’exagère à peine. Pour Bowie, on a fait 32 pages alors qu’on n’avait rien de prêt le matin. 32 pages, ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de Libé. »

Faire parler son émotion

« Pour David Bowie, on n’avait rien de prêt à l’avance, mais ce n’était pas grave, explique Jean-Marie Pottier, rédacteur en chef de Slate. Les nécros préparées à l’avance ont un côté mécanique, scientifique. On préfère miser aussi sur l’émotion du moment et les papiers avec un angle précis. Pour Leonard Cohen, c’est moi qui ai fait l’un des papiers principaux. J’étais aux Etats-Unis pour couvrir l’élection américaine. Trump avait été élu trois jours avant. Je n’aurais pas du tout écrit le même papier si je n’avais pas baigné là-dedans pendant des jours. »

Julien Gester voit aussi de bons côtés au travail dans l’urgence : « A trop anticiper une nécro, on risque qu’encapsuler la perception. Une nécro, ça ne consiste pas seulement à déployer les faits et les œuvres d’un artiste, c’est surtout mettre le tout en perspective avec un parti-pris d’écriture. En travaillant dans l’urgence, on développe une écriture plus directe. »

Le journaliste, un fan éploré comme les autres

« J’ai écrit la nécro de Prince en deux heures, à fleur de peau, raconte Olivier Nuc. Cette année, on a perdu des artistes qui touchent à notre propre construction musicale, c’est dur d’avoir du recul. C’est un exercice que j’appréhende avec beaucoup de délicatesse. » Ce chagrin sincère et une subjectivité assumée sont devenus des ingrédients essentiels des bonnes nécros.

« C’est un pan entier de l’histoire de la musique qui s’évanouit avec la mort de Pierre Boulez. Il était un pilier de la culture française, un pilier du XXe siècle. »

Extrait de la nécrologie de Pierre Boulez par Olivier Lamm dans Libération

« Pour David Bowie, on a fait beaucoup d’articles parce qu’il y a plusieurs journalistes de Slate qui avaient envie de dire des choses, raconte Jean-Marie Pottier. Pour Prince en revanche, il n’y avait qu’un ou deux journalistes qui avaient un rapport intime à son œuvre. Pour nous, ça compte beaucoup parce que si c’est pour faire une nécro encyclopédique, il y a déjà Wikipédia. On suit l’une des tendances actuelles du journalisme qui est d’avoir un rapport plus personnel aux sujets. »

Le prestige de l’uniforme (de croque-mort)

Le lecteur attentif aura remarqué que seuls des journalistes masculins témoignent dans cet article. Parce que l’exercice de la nécro échoit très souvent à des hommes. Là, comme ailleurs, une seule raison à cette injustice : comme souvent quand il y a une position de prestige à occuper, les hommes s'en emparent au détriment des femmes. La nécro est un exercice journalistique valorisant, qui incombe ainsi souvent aux rédacteurs en chef ou journalistes réputés. « Oui, il y a un côté prestigieux, reconnaît Olivier Nuc du Figaro. Au journal, ils tiennent à ce que je fasse les nécros, ça les rassure que ce soit moi qui enterre Bowie. C’est un des exercices journalistiques où il y a une demande d’incarnation. Dans ces moments-là je me sens utile au journal. »

« On le surnommait affectueusement « le chef de gare ». Un clin d’œil au métier qu’il exerça longtemps en parallèle de son activité musicale. »

Extrait de la nécrologie de Gianmaria Testa par Marie Soyeux dans La Croix

Un journal comme Libération est devenu au fil des ans une référence dans le game des nécrologies d’artistes. A chaque décès d’artistes, la Une de Libé est très attendue. Julien Gester trouve même que tout ça va parfois trop loin : « A mon avis, on ne peut pas le faire avec tout le monde. C’est une question de hiérarchie de l’info. Galabru, même si on l’aime bien, pour moi, c’est pas la Une. Même chose pour George Michael. Moi j’étais contre la Une. Même s’il était important pour certains, le musicien représente peu de chose pour les gens du service Culture. »

Les journalistes ont-ils un cœur ?

Si le terme peut choquer, il y a bien une hiérarchie des morts qui dépend de beaucoup de choses, notamment l’identité du titre de presse, mais aussi du moment où l’artiste meurt. « Si Prince meurt en 2037, c’est sûr que son décès n’a pas le même impact dans l’imaginaire de celui qui fait le journal et dans celui qui que le lit non plus, explique Julien Gester. On est obligé de faire des hiérarchies, de se demander « la mort de Untel, ça vaut combien de pages ? » Prince, on aurait pu, ou dû, en faire plus mais l’annonce de sa mort est tombée tard, alors que celle de Bowie, on l’a apprise tôt le matin. C’est prosaïque, mais ça compte aussi. » Du côté des médias en ligne, la tendance est à multiplier les nécros, y compris d’artistes méconnus ou dont l’œuvre a une portée mineure, tout simplement pour répondre à l’appétit des internautes pour ce genre d’articles (vous le savez bien…).

« Cruelle ironie de la vie, celui qui chantait « Last Christmas » décède le 25 décembre 2016, 10 ans jour pour jour après le « Godfather of Soul », James Brown. »

Extrait de la nécrologie de George Michael par Robin Cannone dans Le Figaro

Une analyse de journalistes du Guardian expliquait que l’impression de vivre une hécatombe d’artistes était aussi un problème générationnel. Les journalistes actuellement en position de pouvoir dans les médias sont de la génération qui a découvert la musique avec les Bowie, Prince et consorts. Naturellemment, ils ont tendance à accorder une large place à l’annonce de leurs décès. « Quelques jours après le décès de David Bowie, j’ai vu beaucoup articles sur la génération des trentenaires qui seraient d’incurables nostalgiques, raconte Jean-Marie Pottier. Je n’étais pas du tout d’accord avec ça. Alors j’ai fait un article. Il y a ainsi eu plusieurs articles d’analyse sur la notion de deuil des stars. » Y compris dans 20 Minutes d’ailleurs.