Expo «Gaston au delà de Lagaffe»: Portrait d'un subversif en espadrilles

BD Le Centre Pompidou consacre à l’antihéros le plus célèbre de la BD franco-belge une exposition que « 20Minutes » a visité en avant-première avec Frank Margerin…

Olivier Mimran

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Gaston - détail
Gaston - détail — André Franquin © Dargaud + Le Lombard 2016

Son 60e anniversaire n’aura lieu que dans quelques semaines (le 28 février 2017), mais on fête déjà Gaston Lagaffe : La Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou consacre en effet une rétrospective à cet antihéros un peu loufoque, naïf, rêveur… et sacrément tire-au-flanc ! Autant de défauts devenus les atouts de ce personnage auquel André Franquin, son créateur disparu en 1997, se disait le plus attaché

Car attachant, Gaston l’est indubitablement : malgré ses innombrables manquements et bévues, ce garçon de bureau un peu falot a d’ailleurs toujours transpiré la gentillesse. Lancés en 1957 dans les pages du journal Spirou, les récits courts mettant en scène son apathie au sein d’une rédaction peuplée d’employés stressés en ont, d’emblée, fait un personnage unique dans le monde de la bande dessinée.

« À ses débuts, c’était un type mystérieux, complètement décalé et qui a apporté une sacrée dose de fantaisie, de folie (avec ses inventions impossibles, notamment) dans un médium qui ne s’y osait pas encore beaucoup », se souvient l’auteur de BD Frank Margerin. Pourtant, et contre toute attente, la sauce prend immédiatement puisque près de 900 planches et 40 ans plus tard, Gaston Lagaffe est devenu un incontestable classique de la bande dessinée.

Serial perturbateur

L''exposition initiée par la BPI propose de « porter un regard neuf » sur Gaston à travers un parcours en quatre parties témoignant de l’évolution du personnage : on (re) découvre d’abord ses débuts de « héros sans emploi », très vite assimilé à un élément perturbateur par ses collègues de bureau (parmi lesquels Spirou et Fantasio) ; on se souvient ensuite du « garçon dans le vent », capable des plus folles - et géniales - inventions pour paresser au bureau comme des blagues les plus potaches pour y mettre un peu d’ambiance ; vient ensuite une section plus spécifiquement consacrée à « L’art de Franquin », dans laquelle on réalise combien l’auteur a mis de lui-même dans sa créature ; et enfin, « De Gaston aux idées noires » évoque l’après-Gaston dans l’œuvre de Franquin…

Pour Frank Margerin, « cette magnifique expo, avec ses dizaines d’originaux (planches restaurées, croquis, dessins), ses photos et ses vidéos, est exceptionnelle car on y perçoit combien Gaston est une sorte de révélateur de l’incroyable imagination de Franquin. Mais elle vaut surtout le déplacement parce qu’on y comprend que sous le vernis du brave type pas super-malin se cachait finalement un personnage un peu subversif, qui foutait un sacré bordel dans le train-train laborieux de la rédaction qui l’employait ».

Un antihéros réfractaire à l’autorité

Gaston, un séditieux ? Frédéric Jannin, grand spécialiste de l’œuvre de Franquin et conseiller scientifique de l’expo, le confirme à demi-mot : « Quand Gaston a débarqué, à son époque, dans un monde “normal”, peuplé de gens sinistres et sérieux, c’était un personnage qu’on regardait mais auquel on n’avait pas envie de s’identifier. Puis il est devenu, au fil du temps, un type attachant parce qu’un peu rebelle, réfractaire à toute autorité ». Peu de gens savent d’ailleurs que quatre jours avant les événements de mai 1968, Gaston reçut un avertissement de la Commission de Censure pour une marque « d’irrévérence à l’égard de la police » dans l’un de ses gags.

C’est peut-être précisément dans cette ambivalence que réside l’intérêt majeur de cette rétrospective. Emmanuelle Payen et Jérôme Bessière, les Commissaires Généraux de l’exposition, déclarent d’ailleurs conjointement que « le héros sans emploi s’est construit plus que tout autre avec les mutations des années 1950, 1960 et 1970 : le pacifisme, l’apparition de l’écologie, les années beatnik, l’antimilitarisme, l’avènement de la publicité, les évolutions du monde du travail, des relations hommes-femmes, la résistance à une forme de vacuité camouflée dans les fausses urgences. »

« Le décalage de Gaston, le regard désabusé qu’il portait sur le monde, en faisait un vrai trublion, même s’il ne faisait peur à personne puisqu’il ratait tout ce qu’il entreprenait. Tout cela transparaît dans cette présentation, et justifie sa visite », se félicite Frank Margerin. Frédéric Jannin, lui, conseille surtout « de venir admirer le dessin de Franquin, ce génie qui a influencé plusieurs générations d’auteurs de BD. Ce faisant, on jette aussi un regard en arrière sur une époque heureuse et dans laquelle Gaston reste ancré à jamais ».

Exposition « Gaston, au-delà de Lagaffe »/BPI Centre Pompidou - Paris, du 7 décembre 2016 au 10 avril 2017