«Jour Polaire»: Comment le Nordic Noir a conquis la France

SERIES TV Le thriller à la scandinave est devenu en quelques années une référence dans le monde entier. Son influence se ressent de plus en plus dans la production de fictions policières...

Fabien Randanne

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Leïla Bekhti et Richard Ulfsäter dans «Jour Polaire».
Leïla Bekhti et Richard Ulfsäter dans «Jour Polaire». — Atlantique Productions/SVT/Nice Drama/Canal+/Ulrika Malm

La Parisienne Kahina Zadi débarque à Kiruna, petite ville minière suédoise, pour enquêter sur la mort d’un Français sauvagement assassiné. Elle arrive en plein « midnight sun », cette période de plusieurs semaines où le soleil ne se couche jamais, expérimente la privation de sommeil et perd ses repères… Ainsi commence Jour Polaire  (1) que Canal + diffuse dès ce lundi soir. Une série, prix du public au Festival Séries Mania, que la chaîne a coproduite avec son homologue suédoise SVT, sans doute en cherchant à profiter de l’engouement pour le Nordic Noir.

Ce terme - on parle aussi de « Scandinavian Noir » ou de « Scandi Noir » – désigne les polars scandinaves qui déferlent en avalanche depuis plusieurs années dans les librairies (via les œuvres de l’Islandais Arnaldur Indriðason, des Suédois Henning Mankell et Camilla Läckberg…), au cinéma (le plus souvent dans des adaptations de romans) et en série sur le petit écran (la danoise Forbrydelsen a été diffusée sur Arte et Numéro 23 sous le titre The Killing, l’islandaise Trapped sur France 2…).

L’effet « Millenium »

« Je crois qu’en France, l’intérêt pour le Nordic Noir est plus récent qu’en Allemagne - où on est friand des enquêtes de Martin Beck et de Kurt Wallander depuis des décennies, explique Aurore Berger Bjursell, spécialiste du cinéma scandinave (2). J’habitais encore en Suède quand l’écrivain Stieg Larsson est mort brutalement et j’ai assisté de loin aux traductions et à la publication de Millenium. Tout le monde voulait subitement lire les ouvrages de ce journaliste disparu trop tôt, et j’ai l’impression que c’est avec ce drame que l’intérêt du grand public français pour le Scandi Noir est né. »

Les intrigues venues du froid et les paysages renversants apparaissent comme des promesses de dépaysement aux blasés des éternels thrillers urbains américains. « Même si j’adore The Wire et les Sopranos, que j’ai suivi avec passion, j’ai toujours été très touchée par les séries scandinaves. J’avais beaucoup aimé Bron… », confiait Leïla Bekhti le mois dernier au MipCom de Cannes. Quand elle a appris que les deux créateurs de Bron, Måns Mårlind et Björn Stein, étaient aussi ceux qui lui proposaient de jouer dans leur nouvelle série Jour Polaire, cela a grandement contribué à la convaincre d’incarner Kahina Zadi et de mener l’enquête.

« Dévoiler les dessous sombres dissimulés sous une surface impeccable »

La série ne se borne pas à l’élucidation d’un meurtre, et ça, c’est une autre caractéristique du Nordic Noir. « L’histoire d’un flic et de son flingue, ça ne nous intéresse pas. On a le pouvoir de raconter une histoire qui dit davantage de choses », insistait Måns Mårlind, qui avait également fait le voyage à Cannes. En l’occurrence, les téléspectateurs découvriront sans doute les Samis, cette minorité lapone ostracisée en Suède, au cœur de l’intrigue. « Le polar nordique vise à dévoiler les dessous sombres dissimulés sous une surface impeccable, note Aurore Berger Bjursell. La société scandinave, associée à la lumière douce de l’été, la transparence, la modernité et l’égalitarisme, cacherait en fait bas-fonds sordides, secrets, misère et perversions en tout genre. Le contraste est si marqué, et les paysages parfois si exotiques, que le charme prend. »

Quelques jours après la présentation de Jour Polaire au MipCom, la société de veille The Wit énumérait au Palais des festivals les principales tendances en matière de fiction télé. « Nous sommes à un "âge de glace" [« ice age »], avec le Nordic Noir et les thrillers qui se répandent sur la planète », déclarait en introduction Virginie Mouseler. Les extraits diffusés en guise d’exemples reflétaient parfaitement l’influence des Scandi Noirs sur la production internationale qui n’hésite pas depuis quelques années à faire des remakes des séries scandinaves à succès (Bron a ainsi été transposé à la frontière américano-mexicaine dans The Bridge et de chaque côté de la Manche dans Le Tunnel franco-anglais..). 

Des mutations à prévoir

En France, où Les Témoins, succès public et critique de France 2 l’an passé, lorgnait vers le thriller nordique, les téléspectateurs pourront donc bientôt voir Jour Polaire sur Canal +, mais aussi Glacé sur M6, une adaptation d’un polar de Bernard Minier qui verra Charles Berling dégainer sa doudoune dans les Pyrénées. Monster et Below The Surface, séries respectivement norvégienne et danoise, ainsi que l’américaine Cold ou la belge 13 Commandments ont également été évoquées. Peut-être seront-elles prochainement visibles en France…

L’engouement pour le Nordic Noir peut-il durer aussi longtemps que les neiges éternelles ? « La tendance va surtout muter. Comme le genre en lui-même, prédit Aurore Berger Bjursell. Pendant longtemps, les personnages principaux de ces fictions aussi bien littéraires que télévisuelles enquêtaient sur des crimes atroces. Avec The Killing (Forbrydelsen), les crimes se sont raréfiés. Ce n’était plus tant le classique whodunit [où l’objectif se limite à découvrir l’identité du coupable] que les implications d’un crime dans la société, pour la famille, les politiques, etc... qui importaient. Les évolutions et variantes du genre policier sont nombreuses. Le mafieux ridicule dans la série norvégo-américaine Lilyhammer produite par Netflix ou les héros malfrats issus de l’univers de Jens Lapidus (Stockholm Noir), prouvent que le genre est arrivé à maturité et doit se réinventer. » Est-ce que le public français continuera de suivre ? Aurore Berger Bjursell reprend : « Tant que la société scandinave gardera un halo de modèle à suivre, certainement. »

(1) Jour Polaire, saison 1. Les deux premiers des huit épisodes seront diffusés ce lundi à 21h sur Canal +.

(2) Aurore Berger Bjursell est l’auteure de 15 ans de cinéma suédois contemporain (stilkr).