Bienvenue dans vos amitiés Facebook du futur

DYSTOPIE Facebook régit toujours plus nos vies amicales, et voudrait désormais nous suggérer des sujets de conversation. Quelle sera sa prochaine trouvaille, pour 2017, 2018, 2019? On a imaginé les liens entre trois amis... 

Annabelle Laurent

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En nous suggérant des sujets de conversation, Facebook voudrait nous aider à "briser la glace". (Black Mirror, saison 3, ep. Nosedive).
En nous suggérant des sujets de conversation, Facebook voudrait nous aider à "briser la glace". (Black Mirror, saison 3, ep. Nosedive). — Netflix

En parallèle de la polémique sur l’influence des « fausses informations » et pendant que Mark Zuckerberg conclut l’année en relatant la conception de son assistant personnel Jarvis, Facebook régit toujours plus nos vies sociales. Une condition de sa survie puisque c’est dans nos données personnelles qu’il puise les sources de sa monétisation : l’objectif est que nous y passions un maximum de temps, et y partagions le contenu le plus intime possible.

Depuis plus de dix ans, nos amitiés évoluent ainsi dans un cadre bien déterminé. Du moins pour un milliard de personnes à travers le monde, et 31 millions en France. Ces derniers mois, Facebook a franchi quelques étapes supplémentaires. Si l’on tente de résumer :

  • Facebook propose le de nos amitiés en ligne : Parlez-vous grâce à nous, partagez vos photos de vacances chez nous, annoncez la grande nouvelle du mariage/du bébé/du diplôme toujours chez nous, etc...
  • Il peut décider du qui : en affichant ou masquant sur notre fil d’actualités, selon ses propres critères, les publications de tel ou tel ami, et en nous suggérant de nouveaux contacts à ajouter avec l’option « Vous connaissez peut-être », entre autres.
  • Il nous rappelle depuis quand, en nous félicitant pour la longévité d’une amitié vécue… sur son réseau, et nous invite à la fêter de diverses manières, en créant pour nous des vidéos personnalisées.

Le 31 décembre 2015, à la suite d’un bug qui affichait des amitiés longues de 46 ans, plusieurs personnes (et Facebook avec) avaient pris un sacré coup de vieux.

  • Il suggère le comment (se comporter en bon ami) : n’oubliez pas l’anniversaire d’untel ! Organisez une fête pour une telle !
  • Il voudrait même décider du quoi. Un chauffeur Uber Australien a découvert en octobre dernier sur son application Messenger l’option « Sujets de conversation », testée sur un petit nombre d’utilisateurs. L’idée : Facebook passe en revue la timeline de nos amis en quête d’infos sur un concert où ils seraient allés la veille, une musique qu’ils seraient en train d’écouter, et le propose comme sujet de discussion potentiel. L’intention : nous aider à « briser la glace »… 

     

Quelles seront les prochaines trouvailles ? Bien sûr, quand Zuckerberg évoque ses plans sur les 10 ans à venir, il parle intelligence artificielle, réalité virtuelle et connectivité, ses trois axes prioritaires de développement.

Mais que réserve le réseau social à nos amitiés ? On est allés voir dans un futur proche, en imaginant les liens entre Paul, Naomie, et Hector, trois prénoms empruntés à la géniale série d’anticipation Black Mirror. Un indice du fait que l’on a sans doute (voire certainement) vu, nous aussi, les choses en noir.

Solidaire, tu seras

Aux alentours de 19h, un dimanche soir pluvieux de novembre. Paul poste Creep sur Facebook. La chanson dont même Thom Yorke ne veut plus entendre parler tant elle est plombante. Le problème, c’est que Paul a posté la même la veille. Et la veille encore. En l’accompagnant à chaque fois d’un emoji « triste », au cas où le doute subsisterait.

Saurez-vous deviner comment se sent Paul
Saurez-vous deviner comment se sent Paul - DR

C’est ainsi que ce dimanche apparaît sur l’écran des smartphones d’Hector et Naomie la notification suivante :

« Ca n’a pas l’air d’aller fort pour Paul. Et si vous lui faisiez signe ? »

Crédible ? Grâce aux emojis associés aux statuts, tout comme à la nouvelle gamme d’emojis de réactions intégrée en février dernier (« Grr », « Waouh »… ), Facebook dispose d’un moyen de connaître et analyser nos « émotions ». En 2014, une équipe d’ingénieurs avait provoqué un tollé en allant jusqu’à espionner 700.000 utilisateurs pour étudier la « contagion émotionnelle » de certains posts.

Facebook veut déjà nous proposer des sujets de conversation (voir plus haut), pourquoi ne se mettrait-il pas à nous rappeler d’épauler nos proches en cas de coup dur ? Rappelons que pour les situations plus graves, Facebook est déjà impliqué dans la lutte contre le suicide, et a activé en juin en France le bouton permettant de signaler à une équipe dédiée des messages inquiétants publiés par des amis.

Mes chatbots, tu adopteras

Hector venait de s’affaler dans un fauteuil rouge quand le message au sujet de Paul lui parvient. Il est au cinéma pour la très sélect’avant-première du remake de Westworld (après la série d’HBO elle-même inspirée du film de Michael Crichton : dans le futur, le cinéma ne se renouvelle pas plus)… Le genre d’événements que seul un fou garderait pour soi. Il se checke-in sur Facebook, observe les likes grimper, les commentaires « #jalousie », « han !!» affluer, avant un second push de Facebook :

« Hector, vous n’êtes pas disponible immédiatement pour remonter le moral à Paul ? Laissez notre chatbot le faire à votre place. »

Va pour le bot, qui passe aussitôt en revue les échanges des deux amis, analyse le vocabulaire d’Hector, ses expressions et ses fautes d’orthographe, ses emojis et ses GIFs fétiches, et 23 secondes plus tard, envoie à Paul une série de messages de réconfort…
Extinction des lumières, le film commence.

Crédible ? Laisser un robot remonter le moral d’un proche à notre place ? En septembre, deux employés de Microsoft présentaient LoveBot, un chatbot qui envoie des mots doux à votre partenaire pour « raviver la flamme si vous n’avez pas le temps », l’idée des fondateurs étant qu’avec un accès à la liste de vos amis Facebook, LoveBot pourrait « aider à raviver des amitiés avec des amis que vous avez perdus de vue »….

Facebook a ouvert en avril dernier sa plateforme Messenger aux chatbots, et les premiers bots coachs de vie peuvent déjà vous rebooster sur demande, à l’instar de Life Coach ou Shine Text. Ajoutez à ça qu’avec les progrès de l’intelligence artificielle, un chatbot est capable de mimer la conversation d’une personne donnée, et le bot d’Hector-le-pote-sympa est presque prêt.

La seconde, tu passeras

La soirée de Naomie est moins glamour : l’alerte de Facebook lui parvient en pleine session pizza-télé. Rien de très accaparant, sauf qu’elle n’est pas la mieux placée pour réconforter Paul : c’est elle qui l’a quitté, la veille.

L’alerte de Facebook ravive un souvenir. Ce jour où, alors qu’elle et Paul discutaient sur Messenger du matin au soir, participaient aux mêmes événements, aux mêmes soirées, Facebook avait fini par afficher en haut de son fil d’actualités :

« Félicitations, Paul et vous êtes amis depuis un an. Mais de toute évidence, vous semblez plus qu’amis. Et si vous passiez aux choses sérieuses :) ? »

Ça avait fait tilt. « Roh, décidément, de plus en plus intrusif ce Facebook ! » avait-elle pensé une fraction de seconde, avant d’envisager la suggestion, un sourire aux lèvres. Et de parcourir les options de bars que Facebook lui conseillait près de chez elle, pour un « date » en bonne et due forme.

Crédible ? Suggérer un flirt à deux membres de son réseau : absurde ? L’algorithme de Facebook classe en tout cas nos liens selon l’intensité des échanges sur le réseau (Des échanges fréquents sur Messenger ? Des publications communes ? Des photos de vacances où vous êtes taggués ensemble ? Sur chaque profil, une option vous permet de voir « Voir les liens d’amitié »). Quand Facebook vous dit d’un ami « Nous avons pensé que vous voudriez lui souhaiter son anniversaire », il est allé piocher dans ces informations sur vos « liens d’amitié ». Bien sûr, il se trompe aussi, comme quand il vous félicite pour vos 9 ans d'« amitié » avec celui que vous avez épousé il y a 6 ans. (Donc forcément).

Ton réseau, tu chériras

Mais Naomie étouffait dans cette relation, Paul la coupait de tout. Une heure après le premier message, elle en reçoit d’ailleurs un second :

« Naomie, vous n’avez pas ajouté beaucoup de nouveaux amis ces derniers temps. Le réseau, c’est important. Un petit coup de pouce ? »

« Si même Facebook s’en rend compte… », se dit-elle en cliquant « oui » machinalement. S’ouvre une courbe lui montrant l’évolution de son nombre d’amis depuis son inscription douze ans plus tôt. L’augmentation s’est en effet stabilisée depuis quelque temps, elle plafonne autour de 750 amis. Honnête, mais peut mieux faire.
Son activité sociale globale patine, d’ailleurs : à force d’avoir sur son fil des « nouvelles » des vacances des uns et mariages des autres, elle a parfois tendance à s’en contenter…

Facebook lui propose donc de nouveaux amis à ajouter, qu’il a classés en catégories : amis de lycée, anciens camarades de promo… Marrant, je l’avais oublié celui-là. Banco, elle en ajoute cinq-six. Et apaisée, reprend une part de quatre-fromages.

Crédible ? Facebook qui nous remonte les bretelles sur notre sociabilité jugée trop faible ? Il nous incite déjà tous les jours à agrandir notre réseau via sa fameuse section « Vous connaissez peut-être », connue pour fonctionner avec le plus mystérieux de ses algorithmes. Facebook est gourmand : un milliard de membres actifs, c’est encore plus de 6 milliards à conquérir. Sa soif de croissance nous embarque dans une course à élargir notre « réseau » : qui n’a jamais ajouté des amis qui n’en sont pas, simplement sur suggestion de Facebook ?


Allez, cheers

Paul vient justement de supprimer une de ses amitiés Facebook : Naomie. Pas la peine de s’infliger des nouvelles dont il ne veut pas. Une heure que son moral est déjà en chute libre, de toute façon, à parcourir un fil d’actualité où ses amis ont vraisemblablement tous passé un week-end idyllique. A en croire les photos. Il souffle un grand coup. Message de Facebook :

« Paul, c’est bientôt votre anniversaire ! Et si vous organisiez une fête pour rassembler tous vos amis ? »

En dessous, une suggestion : « Prévenez-les de la playlist qui les attend le jour J. Vous avez beaucoup écouté Creep récemment. Souhaitez-vous l’ajouter à l’événement ? »